Roadsworth: désobéir et bien vivre

Installation de l'artiste d'art urbain Roadsworth et de Greenpeace coin de la Gauchetiere et Robert Bourassa.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Installation de l'artiste d'art urbain Roadsworth et de Greenpeace coin de la Gauchetiere et Robert Bourassa.

La colère, la tristesse, la peur. L’artiste urbain Roadsworth n’arrive pas à identifier le sentiment premier qui l’a motivé à accepter l’invitation de Greenpeace. Mais voilà, mercredi matin, sont apparues sur le boulevard Robert-Bourassa six banderoles (sur coton biodégradable), peintes de sa main (et de celles d’assistants), qui font porter l’odieux des dérèglements climatiques à l’industrie pétrolière.

Cette intervention non autorisée par la Ville, comme celles qui ont révélé Roadsworth, alias Peter Gibson, au début des années 2000, se déroule sous le chapeau de l’urgence climatique. C’est un cri du coeur, soutenu par une lettre envoyée aux médias dans laquelle l’artiste appelle à la fin du développement pétrolier. « Pour le bien de la planète », écrit-il.

« Les pétrolières jouent un grand rôle dans cette crise. Elles ne sont pas les seules responsables, on l’est tous, reconnaît l’activiste progressiste, en entrevue. Leur argument est basé sur la logique de marché libre. Mais on voit que ce marché a échoué. C’est une fantaisie, le marché libre. »

La désobéissance civile est justifiable et nécessaire. Les changements ne viendront pas d’en haut.

Juin aura été le mois le plus chaud jamais enregistré dans le monde. Juillet n’est pas moins caniculaire. Rester les bras croisés ? Pas pour Roadsworth, qui refuse de s’imaginer inactif. Quitte à se manifester par la désobéissance civile.

« Il est temps de se réveiller. La situation est critique. Je veux inciter les gens à s’engager dans un processus [celui de s’éloigner de la dépendance du pétrole]. C’est le temps d’oser. »

Militantisme de rue

Pionnier au Québec d’un art urbain de nature dissidente, Roadsworth s’était assagi avec le temps. De son propre aveu, il s’était endormi. La perspective d’une planète inhabitable a ramené ce père de trois enfants à un militantisme de rue, comme il n’en faisait plus.

Certes, la manière a changé. Il ne peint plus directement sur le bitume, comme à l’époque de ses motifs floraux qui détournaient la signalisation routière. Dessins au pochoir qui lui ont valu en 2004 amende, arrestation et 24 heures derrière les barreaux.

La bannière Greenpeace ne lui garantit pas l’entière liberté, bien au contraire. Il le sait et accepte le risque, allant jusqu’à voir dans l’ONG internationale, « le véhicule » idéal pour des sorties hors-la-loi.

« La désobéissance civile est justifiable et nécessaire. Les changements ne viendront pas d’en haut, estime-t-il. Toutes les transformations sociales, culturelles, économiques importantes sont venues de la volonté d’un peuple engagé. Greenpeace comprend ça. »

Dans sa vie de civil, Peter Gibson ne participe pas aux manifestations du genre de celles d’Extinction Rébellion, l’organisation internationale écologiste également fervente de désobéissance civile. Il ne participe plus, parce qu’à une autre époque, il le faisait. Le sang militant, il l’a toujours eu.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pionnier au Québec d’un art urbain de nature dissidente, Roadsworth s’était assagi avec le temps. De son propre aveu, il s’était endormi.

Il prétend, l’esprit tranquille, que son âme d’artiste engagé correspond à la vision de Greenpeace. Davantage en tout cas qu’à la mission commerciale d’un Centre Eaton, où il a souvent été invité à exposer des oeuvres temporaires.

Le projet du boulevard Robert-Bourrassa est né d’une étroite collaboration entre Roadsworth et Greenpeace. Et d’une intense semaine de discussions. L’artiste admet que la bannière portée par les logos des pétrolières n’était pas son idée. Les autres compositions, du paysage désertique à la montée des eaux, si.

L’emplacement, à l’angle de la rue de La Gauchetière, aussi. Il l’a choisi pour le paysage iconique qui s’offre aux passants, avec en toile de fond le Farine Five Roses. Et parce qu’il lui semblait emblématique comme centre financier. « Notre dépendance pétrolière est liée à notre économie », rappelle-t-il.

La crise déjà grave devient insupportable avec les « prévisions glauques » des scientifiques, estime Roadsworth. Oui, il y a des raisons d’être fâché, triste ou apeuré. Lui préfère s’imprégner d’optimisme, voyant dans des figures politiques telles qu’Alexandria Ocasio-Cortez, l’élue démocrate de l’État de New York, un courant d’espoir.

« Je suis optimiste, affirme-t-il, sinon je ne me lèverai pas le matin. Nous vivons une maladie et on est dans la phase du déni. Il faut passer par là. »