Mondes parallèles à Venise

George Condo, «Double Elvis», 2019
Photo: Andrea Avezzù George Condo, «Double Elvis», 2019

Le thème de cette 58e Biennale de Venise pouvait sembler bien mince. May You Live in Interesting Times… (Puissiez-vous vivre à une époque intéressante…), quel titre étrange, tout de même ! Quand il fut annoncé l’an dernier, il sonnait comme un de ces sujets mille fois rebattus comme il y en a si souvent dans de tels événements tentaculaires tentant de faire croire à un bilan des dernières années en art actuel, cette approche se justifiant par l’idée qu’on pourrait concentrer l’esprit d’une époque.

Pourtant, s’il y a une chose propre à notre monde contemporain, c’est bien qu’il est impossible d’en faire un bilan, y compris dans un milieu des arts lui-même dévoré par des tendances idéologiques très diverses, irréconciliables, nous faisant douter que l’art ait même conservé les caractéristiques de révolution et de réflexion qu’il avait encore au siècle dernier.

Nous avons la plupart du temps le sentiment que c’est le non-sens qui y triomphe, un arbitraire digne des époques où les rois et les dictateurs régnaient encore selon leur bon plaisir, dictant aux artistes leur goût et celui de la classe dominante. Dans ce titre de la biennale, nous pouvions tout au plus pressentir une approche ironique.

Même si le commissaire Ralph Rugoff a clairement indiqué que cette biennale n’a pas de thème à proprement parler, cet événement réussit avec brio à nous faire réfléchir à la complexité de notre condition socio-politico-artistique. Cela, en évitant l’idée d’un art engagé littéral offrant une réponse politique ou esthétique facile à la bêtise dominante. Ce n’est pas rien de nos jours, pendant que s’enchaînent les événements artistiques — dont la biennale de la Whitney à New York — qui tentent de se positionner comme contestataires sans vraiment convaincre.

Le titre de cette biennale provient de ce que plusieurs croyaient être un vieux proverbe chinois réutilisé et présenté ainsi maintes fois depuis plus de 80 ans. Ce proverbe n’est pourtant ni chinois ni vieux, et s’avère en fait être totalement inventé, même s’il fut utilisé par beaucoup comme étant authentique, du président Kennedy à Hillary Clinton, en passant par Albert Camus. Une de ses premières utilisations se retrouvant dans un discours de sir Austen Chamberlain datant de 1936, une autre époque tourmentée.

Rugoff voit, avec raison, dans l’usage de ce faux proverbe une forme d’orientalisme colonialiste. Il l’utilise néanmoins pour fait écho à la question des fausses informations qui hantent notre monde actuel, mais qui ne furent pas inventées par lui. Il pose ainsi la question de place de la vérité dans nos sociétés et dans l’écriture de l’Histoire. À travers cette problématique, Rugoff signale la différence entre le monde et sa représentation, entre une vision éclatée et une vision uniformisée de nos sociétés. Finalement, il y aurait peut-être une réalité alternative…

Effets de miroir avec un monde caché

C’est dans les salles de l’Arsenal que le thème prend son envol avec un tableau de George Condo intitulé Double Elvis (2019), oeuvre qui est elle-même en écho à une peinture au titre similaire d’Andy Warhol datant de 1963. Condo a lui-même travaillé brièvement pour Warhol (pour sa série Myths), en tant que peintre fantôme, en assistant caché n’ayant pas droit à son nom sur le cartel de présentation. Les artistes contemporains utilisent-ils des « nègres » qu’ils exploitent ? À travers ce double du Double Elvis s’énonce aussi un discours critique sur l’authenticité de l’identité des vedettes à Hollywood ou dans les médias en général. La question se posant aussi à propos de nos propres identités.

 
Photo: Andrea Avezzù Christoph Büchel, «Barca Nostra», 2018-2019. Épave d'un bateau de migrants qui a coulé en Méditerranée, le 18 avril 2015, au sud de l'île italienne de Lampedusa. Furent repêchés 28 survivants alors qu'entre 700 et 1,100 personnes furent considérées «perdues en mer».

Cet événement est en fait totalement organisé autour de la figure du double. Rugoff a établi une proposition A à l’Arsenal et une proposition B au pavillon central des Giardini qui permettent de voir (pour la plupart des artistes) deux façons de travailler. Le concept du travail stylistiquement uniformisé de l’artiste y est donc remis en question. Une manière de faire éclater une vision réductrice du marché de l’art en quête de produits artistiques qui soient comme des marques de commerce, des formes facilement reconnaissables. Rugoff réussit ainsi à créer des effets de déjà-vu, de malaise, de surprise… Rosemarie Trockel, surtout connue pour ses « tableaux » tricotés, est ici présente avec un assemblage d’images manipulées. On verra des dessins et des textes d’Ed Atkins, connu surtout pour ses vidéos.

 
Photo: Italo Rondinella Rosemarie Trockel, «CLUSTER – One Eye Too Many», 2019
 

Ce travail sur le double est aussi présent dans la juxtaposition d’oeuvres traitant différemment de l’histoire. Par exemple, les toiles de Julie Mehretu, images documentaires effacées par des traces d’écriture, s’opposent dans la même salle aux tableaux d’Henry Taylor, oeuvres qui insistent sur l’importance de l’image.

Ce n’est pas pour autant une biennale apolitique. Loin de là. Mais, là encore, les oeuvres mettent souvent en scène les notions de dualité, d’opposition, de paradoxe… Le film White Album,d’Arthur Jafa, traitant du suprématisme blanc apparaîtra révoltant de par son contenu, mais attirant esthétiquement. Soham Gupta nous montre comment la ville de Kolkata (autrefois Calcutta) en Inde recèle une population nocturne de gens déshérités, abandonnés, abusés, agressés parfois même sexuellement. Le monde de la nuit s’y révèle comme un double inquiétant du monde diurne dans un pays en plein boom économique.

 
Photo: Francesco Galli Soham Gupta, «Untitled from the series Angst», 2013-2017

Anthony Hernandez prend en photo non pas les lieux touristiques de Rome, mais des bâtiments modernes mis en ruine à cause du développement urbain soumis aux fluctuations du marché. Une exposition finalement très éclatée et impossible à résumer par un seul angle.

 
Photo: Andrea Avezzù Anthony Hernandez, «Pictures for Rome», 1998-1999

Comme l’écrit le commissaire — et c’est une des grandes vertus de cette Biennale —, il fallait réaffirmer le fait que « l’oeuvre d’art n’est pas réductible à un problème ou à un sujet. L’art n’est pas un message que nous pouvons simplement déchiffrer et comprendre ; en effet, les oeuvres intéressantes ne nous offrent pas tant des conclusions que des points de réflexion ».

58e Biennale de Venise

En divers lieux de la ville, jusqu’au 24 novembre