«Raccord»: Numa, une réelle présence

Vue de l’exposition «Raccord»
Photo: Idra Labrie MNBAQ Vue de l’exposition «Raccord»

À artiste singulier, exposition singulière ; c’est ce qu’est Raccord, au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). Le premier solo dans un établissement de cette envergure de Numa Amun, peintre avec pourtant 20 ans de pratique, ne pouvait que casser le moule.

Il n’y a cependant pas d’esbroufe avec celui qui a longtemps signé seulement de son prénom. Avec Numa, on est dans la subtilité et, surtout, dans la délicatesse d’un travail manuel hyperprécis. Sur la toile comme sous et autour d’elle.

Tout n’est pas mis sens dessus dessous. Les huit acryliques sont sagement et savamment disposées dans une seule salle. Si vous suivez l’ordre de lecture imaginé par l’artiste, c’est à un récit chronologique empreint de spiritualité que vous aurez droit.

Photo: Idra Labrie MNBAQ Numa Amun, «L’une des nombreuses demeures», 2010

Le cycle de la vie, du foetus au mystère de l’après-mort, est au coeur d’une série réalisée entre 2009 et 2017. Le commissaire Jonathan Demers, directeur d’un autre établissement (le Musée d’art contemporain des Laurentides), parle d’une « succession d’états matériels et immatériels » dont le « dénouement [apaise] des souffrances inhérentes à l’existence ».

Grand choc

Mais alors, en quoi est-il renversant, ce solo découlant du prix MNBAQ en art actuel ? Par la manière, d’abord. La mise en espace. La logique d’un parcours normal du musée voudrait que le visiteur, une fois dans le (vieux) pavillon Gérard-Morisset, découvre la peinture de Numa après être passé par l’installation en verre, en miroirs et en une multitude d’objets de David Altmejd (The Flux and the Puddle). Le choc ne peut pas être plus grand.

Par son nombre réduit d’oeuvres (dont un petit format), la salle de l’expo Raccord apparaît vide en contraste avec l’espace rempli d’Altmejd. De plus, la nouvelle expo est exempte de murs séparateurs. Numa et Jonathan Demers ont opté pour un horizon ouvert.

Les huit tableaux sont alignés selon le bas des compositions (côté terre), excepté Le temps que nous vivons n’est pas celui qu’on pense (2011). Ce n’est pas sans raison. Celui-ci, le moins figuratif du lot et à la forme la plus rigide (en apparence), évoque la mort. Sa position en rupture avec l’alignement du reste de l’expo accentue l’idée d’apesanteur. Sans âme, le corps ne peut que flotter.

Tout chez Numa, qui s’exerce à l’ombre du marché, l’oppose à la star Altmejd. Pendant que le second travaille l’accumulation et fait appel à une foule d’assistants, Numa procède en retenue et en solitaire. On dit de lui qu’il prend un an pour un seul tableau. Il procède méticuleusement, trait après trait, motif après motif, aussi petits et répétitifs soient ceux-ci.

La perception de l’illusion

La manière, disions-nous, permet à Raccord de bousculer les habitudes. Ça va au-delà de cet espace ouvert. Chaque peinture semble avoir été exécutée sur place, directement sur le mur. Mais le travail de très longue haleine rend la chose impossible.

Numa est arrivé avec ses canevas déjà peints. Et c’est par un exercice supplémentaire, tout aussi délicat, de plâtrage et de grattage que le support disparaît. L’illusion est parfaite.

Photo: Idra Labrie MNBAQ Numa Amun, «Extase d’un déni hormonal» (détail), 2010

L’art de Numa repose sur l’illusion. Sur la perception, plutôt, puisqu’il n’est pas tant question de leurre que du travail de la matière invitant à l’observation, à la contemplation et presque à l’introspection, tant le propos existentialiste domine.

Lorsque la figure humaine saute aux yeux, ce sont ses contours qui surprennent. L’oeuvre éponyme de l’expo, Raccord (2009), représente un corps debout, bras étendus et mains ouvertes. Or, ce corps est absent. C’est son enrobage, un ruban digne des momies, qui le dessine. Les rapports positif-négatif sont le fil conducteur de l’expo.

Dans le cas contraire, lorsque la figure n’est pas évidente, elle surgit en filigrane. Il faut trouver la bonne position (le bon état ?) pour que la lumière permette de distinguer forme et fond. L’immense losange Corps sombre (2016-2017), qui clôt la série, étonne, certes : le jeu du camouflage y atteint son paroxysme.

Cependant, c’est Le temps que nous vivons… qui demeure le clou de l’expo. Au-delà du corps que l’on devine couché, c’est le travail du drapé qui mérite l’attention. Plis, ombres… chaque ligne a son importance.

C’est d’une présence forte, sans enflure, qu’il s’agit. Une présence d’ordre christique, dit l’artiste dans un entretien avec le service de presse du musée. Il faut sans doute avoir la foi (en l’art) pour la voir.

Cohérente d’un bout à l’autre — elle est un tout —, l’expo a des airs de bilan. La plus récente oeuvre date de 2017. Mais Numa a un rythme unique à lui. Par la rareté de ses expos (six en seize ans), dans des lieux inusités (une église dans Hochelaga, en 2018), sa peinture demeure méconnue.

Ce rare tir groupé, en huit tableaux intégrés aux murs du MNBAQ, respire le présent bien plus que n’importe quelle exposition dite d’art actuel. Elle est là, maintenant. Et pour plusieurs mois.

Raccord

De Numa Amun. Au Musée national des beaux-arts du Québec, jusqu’au 16 février.