Dans les carnets d’Aline Cloutier

Aline Cloutier serait la toute première femme caricaturiste au Québec, selon l’historien de la bande dessinée Pierre Skilling.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Aline Cloutier serait la toute première femme caricaturiste au Québec, selon l’historien de la bande dessinée Pierre Skilling.

Aline Cloutier nous reçoit dans son appartement du quatrième étage d’une tour d’habitations du centre-ville, où elle jouit d’une vue spectaculaire sur les toits de Montréal. Dans cet ancien hôtel converti en résidence pour aînés, personne n’est au courant que cette active grand-mère urbaine, qui ne fait pas ses 90 ans, serait — du moins selon l’historien de la bande dessinée Pierre Skilling — la toute première femme caricaturiste au Québec.

Robert Bourassa, aux traits pointus et foncés, Pierre Laporte, Jean Chrétien, Claire Kirkland-Casgrain, Brigitte Bardot, Charles de Gaulle, René Lévesque, Maurice Duplessis… Tous ont été la cible du coup de crayon satirique de celle qui signait ses dessins Cloutié.

Hélas, cette diplômée des beaux-arts, mordue de politique et de culture — elle continue d’aller au cinéma plusieurs fois par semaine —, aura dessiné les personnages et les temps forts d’une époque dans un quasi-anonymat.

Illustration: Collection Aline Cloutier Robert Bourassa

« J’ai beaucoup frappé aux portes, j’ai envoyé des caricatures à des magazines, mais ça ne leur convenait jamais vraiment. En réalité, mon travail aurait été plus approprié pour des journaux. Sauf qu’à l’époque, on les comptait sur les doigts d’une main ! »

Parmi les oeuvres qui remplissent ses cartables, il y a l’unique caricature que lui a achetée Le Soleil, où les têtes du premier ministre britannique Harold Macmillan, du leader soviétique Nikita Khrouchtchev, du président américain Dwight Eisenhower et du président français Charles de Gaulle prennent la forme d’oeufs réunis dans un panier pascal. Il s’agissait d’une référence à un sommet avorté entre les quatre leaders, qui devait se tenir à Paris cette année-là.

« Je travaillais alors comme artiste commerciale au journal. Parfois, les journalistes me demandaient des dessins de mode. Mais c’est la seule caricature que j’ai réussi à publier. »

Une caricaturiste est née

C’est aux beaux-arts que s’est révélé le talent d’Aline Cloutier pour la caricature. « Au bout de la troisième année, j’avais un dessin ordinaire, je ne me trouvais pas très bonne. Une semaine, notre professeur nous a demandé de caricaturer un ou une camarade de classe. Ça m’est venu très naturellement. Le prof a été épaté, il trouvait que je dessinais des caricatures un peu comme celles qui se faisaient en Europe », raconte celle qui dit s’être inspirée des magazines européens auxquels son père était abonné.

Malgré les refus, en dépit des revers, Aline Cloutier a continué de dessiner.Du moins jusqu’au référendum de 1995. « J’étais mère célibataire. Il fallait que je gagne ma vie », dit celle qui revient sur ses vaines tentatives de percer dans certains journaux avec ses dessins sur la Crise d’octobre ou encore sur l’affaire Lucien Rivard.

Illustration: Collection Aline Cloutier René Lévesque

Le fait d’être une femme aurait-il nui à ses chances de percer ? Probablement. Encore aujourd’hui, l’univers de la caricature demeure un monde bien masculin. « J’étais sans doute un peu naïve. Vers le milieu des années 1960, j’ai téléphoné à l’éditeur d’un grand journal montréalais pour lui proposer mes services. C’était un dimanche après-midi. Il m’a raccroché au nez ! »

En parcourant ses cahiers, on constate qu’Aline ne manquait pourtant ni d’inspiration ni de sens critique, de talent ou d’humour. Pour illustrer la tension qui entourait la visite royale d’Élisabeth II dans la ville de Québec en 1964 dans un contexte de montée du RIN (le fameux « samedi de la matraque »), elle dessine la souveraine camouflée dans une armure, suivie d’un duc d’Édimbourg penaud.

Cette vive dame qui continue de lire les journaux (elle demande qu’on la rassure sur la pérennité du papier au Devoir…) continue aussi d’être politisée et tient un cahier où elle collectionne ses caricatures préférées des Garnotte, Chapleau, Côté… Elle s’amuse de voir Catherine Dorion dessinée par André Côté, se régale d’une caricature du jour de l’Halloween dessinée par Garnotte, où le fantôme de Tony Accurso plane sur des Gérald Tremblay et Louise Harel costumés devant l’hôtel de ville. Toujours très à l’affût de l’actualité, elle se désole de la disparition de la caricature, est attristée par des choix éditoriaux comme celui de l’édition internationale du New York Times de ne plus faire appel à des caricaturistes.

Illustration: Collection Aline Cloutier Pierre Elliott Trudeau

« Une caricature, faut pas que ce soit beau, faut que ce soit bon ! » déclare celle qui, en 2010, a fait don de ses caricatures aux archives de la bibliothèque de l’Assemblée nationale.

En feuilletant les cahiers d’Aline Cloutier, qui nous résume les différents événements qu’elle a voulu saisir et illustrer, on imagine mal meilleure leçon d’histoire. Ses deux petites-filles ont la chance inouïe d’avoir accès à cette fine observatrice de notre siècle. Même à 90 ans, elle n’a pas rangé ses ambitions : elle rêve désormais d’un livre où seraient répertoriés ses dessins.

« J’aimerais un beau livre, avec un fond noir. Et ces dessins demandent des explications. »