Ai Weiwei à Mexico: résister par la mémoire

Ai Weiwei a présenté son exposition « Restablecer memorias » en avril dernier, au Museo universitario de arte contemporáneo à Mexico.
Photo: Alfredo Estrella Agence France-Presse Ai Weiwei a présenté son exposition « Restablecer memorias » en avril dernier, au Museo universitario de arte contemporáneo à Mexico.

La mémoire est-elle une faculté qui se perd… ou que l’on nous fait perdre ? Le double projet que l’artiste contestataire chinois Ai Weiwei expose cet été dans la capitale mexicaine offre un début de réponse. Pour des raisons idéologiques, apprend-on, il y en a qui s’efforcent d’alimenter l’oubli.

Le hic, c’est que ces pro-amnésie ont le pouvoir, les ressources et l’autorité (morale ?) pour agir. Entretenir la mémoire devient dès lors un acte de résistance.

L’exposition Restablecer memorias (Resetting Memories) d’Ai Weiwei que présente le Museo universitario de arte contemporáneo (MUAC) à Mexico occupe une pièce scindée en deux. Mais il n’y a aucun mur de séparation, et chacun des deux projets exposés demeure donc ouvert, perméable à l’autre. La mémoire, ici, est montrée comme une faculté vivante, qui évolue, et dont les traces d’un passé donné gagnent à se frotter aux traces d’un autre passé.

Dans le catalogue bilingue (espagnol-anglais) produit par le MUAC, et téléchargeable gratuitement, l’artiste de 62 ans affirme qu’une fois réunis, ces deux projets si distincts deviennent une seule oeuvre.

Au salon, pour commencer

En arrivant dans la salle, le visiteur navigue parmi des artefacts au sol et une structure en bois qui s’élève jusqu’au plafond. Tout cela compose El salón ancestral de la familia Wang, un projet évolutif d’Ai Weiwei depuis 2014, mais qui dans les faits est né il y a 400 ans.

En achetant à un antiquaire tout cet ensemble, l’artiste a amorcé la nouvelle ère de ce salon tiré de l’époque de la dynastie Ming (du XIVe au XVIIe siècle). À travers les années, le bâtiment a eu plusieurs fonctions, de temple commémoratif dédié à un influent aïeul à lieu privé pour des rites et des réunions, puis à une place publique. Il a aussi survécu à différents stades, notamment ceux de l’abandon, de la ruine, du démantèlement.

Photo: Alfredo Estrella Agence France-Presse

Avec Ai, l’objet architectural devient installation d’art contemporain, suit plusieurs fins, comme celle de traverser les murs et de réunir deux galeries voisines de Pékin. Ce qui avait permis à l’artiste, si célèbre en Occident, de continuer à dire qu’il n’a jamais exposé en « une seule galerie chinoise ».

Au MUAC mexicain, El salón ancestral de la familia Wang devient un objet muséal. Temple reconstitué, copie mise en valeur ou intervention en cours ? Un peu tout ça, et ce n’est pas sans raison que sa découverte se fait avec un sentiment de déroute.

Morceaux repeints en couleurs vives, photos d’archives et collections de céramiques ponctuent l’espace. La mémoire est activée au fur et à mesure de la visite. À partir de l’imaginaire personnel de chacun, une nouvelle histoire se construit alors, gardant dans le temps présent l’archaïque salon de 400 ans.

Place au dialogue

La partie arrière de la salle propose une tout autre expérience. Le contenu exposé est davantage de nature documentaire et prend la forme d’ouvrages imprimés, de vidéos, de photos ou d’une longue chronologie détaillée. Cette section plus éclairée, plus aérée, comme s’il s’agissait de la mise en lumière d’un événement poussé dans l’ombre, est consacrée au triste sort des 43 étudiants disparus (et des survivants, et des proches) de ladite « affaire Ayotzinapa ».

Ayotzinapa est une municipalité dans le Guerrero (l’État où est située la célèbre Acapulco), d’où venait un fort contingent d’étudiants disposés à se rendre à Mexico pour un rassemblement politique. Dans la nuit du 26 au 27 septembre 2014, les autobus qu’ils avaient nolisés (illégalement) ont été attaqués par les forces de l’ordre. Résultat : plusieurs victimes, mais surtout 43 individus dont le sort demeure encore inconnu en 2019.

Ayotzinapa est devenu le projet mexicain d’Ai Weiwei. Un projet toujours en cours, dont le résultat final, ou une étape importante, sera un long métrage documentaire. Au MUAC, il expose une partie de son matériel, notamment, sur dix moniteurs : des entrevues avec parents et amis des disparus ainsi qu’avec des activistes et des experts.

La disparité entre les deux sections est palpable à plusieurs niveaux. Le volet chinois, plus personnel à l’artiste, est équivoque, mais accessible. Le volet mexicain, qu’Ai aborde comme un étranger, est facilement reconnaissable (du moins, suppose-t-on, pour le public local le moindrement informé), mais on ne peut que rester en retrait de celui-ci.

Ce double projet souffre peut-être d’un manque de liant évident. Or, c’est cette absence de mur, sujet éminemment mexicain, qui lui donne tout son sens. La mémoire, ou la résistance contre l’oubli, repose sur l’écoute, l’ouverture, le dialogue.

Le drame d’Ayotzinapa, s’il perdure encore en 2019, c’est parce que le gouvernement a toujours refusé de répondre aux demandes des familles. En niant des faits, en désinformant, en alimentant toutes sortes de conjectures. Ai Weiwei, avec l’appui du MUAC et de son conservateur vedette Cuauhtémoc Medina, qui signe le commissariat de l’expo, transporte cette histoire dans une nouvelle dimension. Il en préserve la mémoire, lui donne un nouveau souffle.

Restablecer memorias

Ai Weiwei. Au Museo universitario de arte contemporáneo, à Mexico, jusqu’au 6 octobre.