Maisons hantées

Jacqueline Hoàng Nguyen, «La chambre des échos. Unvarnished Veneer», 2019. Vue de l’expo au Château Ramezay.
Photo: Michel Brunelle Jacqueline Hoàng Nguyen, «La chambre des échos. Unvarnished Veneer», 2019. Vue de l’expo au Château Ramezay.

L’idée est passionnante. Le résultat aussi. La commissaire Marie-Josée Jean — par ailleurs directrice du Centre VOX — a décidé d’investir le genre classique de la salle d’époque, dite period room, avec de l’art contemporain. Rappelons que ce modèle de présentation, inventé au XIXe siècle, et qui a trouvé son apogée dans l’entre-deux-guerres, fut avant tout à la mode dans les musées anglo-saxons. Depuis quelques années, il a retrouvé grâce aux yeux d’historiens de l’art plus novateurs un peu partout en Occident.

Le Victoria and Albert Museum, la Wallace Collection, le Metropolitan Museum, mais aussi Le Louvre ont restauré, augmenté ou créé des salles historiques. Mais l’art contemporain est aussi dans le coup. Pensons au château de Versailles qui, plus ou moins heureusement, a parachuté dans ses espaces des artistes tels que Jeff Koons, Xavier Veilhan, Joana Vasconcelos, Takashi Murakami, Anish Kapoor… Certains se souviendront plutôt de l’intervention féerique de Kiki Smith à la Fondazione Querini Stampalia lors de la Biennale de Venise en 2005. Ce palais s’est spécialisé dans ce genre d’invitation. Cet été, ses espaces sont d’ailleurs offerts à Roman Opalka.

Ce que l’art contemporain fait au patrimoine

Le fait d’inviter des artistes à réaliser de l’art contemporain au sein de salles « anciennes », prétendant recréer une atmosphère d’une autre époque, peut sembler paradoxal. Pourtant, dans cet événement montréalais — 8 interventions artistiques, 24 intérieurs historiques —, intitulé simplement Period rooms, le résultat consiste plutôt à raviver la mémoire des lieux où les artistes ont été invités. Des lieux ayant un rapport complexe à la mémoire…

L’une des grandes vertus de cet événement pensé par Marie-Josée Jean est de souligner comment ces musées historiques sont constitués d’un collage d’objets visant à gommer certains faits historiques, à inventer un passé idéalisé. Comme le souligne Mme Jean dans son texte de présentation, les period rooms ne se basent pas « sur les principes d’authenticité ou d’originalité — les ensembles d’objets et de boiseries présentés ne sont pas toujours d’origine ». Loin de là… La salle d’époque a en fait des liens étroits avec toutes ces modes « néo » — néoclassique, néogothique, néoroman, néorenaissance, néobyzantin —, courants historicistes qui s’appropriaient souvent librement le passé, modes que le XIXe siècle aimait tant. En opposition à cette attitude-là, les artistes présents dans la manifestation artistique Period rooms ont pour la plupart décidé d’exposer les enjeux cachés dans ce type de re-créations historiques grâce à des oeuvres in situ.

Pour la salle de Nantes du Château Ramezay, Jacqueline Hoàng Nguyen a créé une intelligente pièce sonore, un montage d’extraits de documentaires. Cette salle est couverte de boiseries d’acajou qui ne sont pas originaires de ce musée. Elles proviennent de l’hôtel O’Riordan à Nantes. Données par la France après Expo 67, elles incarnent tout un passé colonial d’esclavage français, mais aussi canadien… L’armateur nantais Etienne O’Riordan participa totalement à cet ignoble commerce au XVIIIe siècle, à travers La Compagnie des Indes occidentales. Plus de 450 000 hommes, femmes, enfants, dont des esclaves africains, passèrent ainsi par Nantes… Ce commerce fut à la source de la richesse de l’Occident et de la constitution d’un certain goût, en particulier pour les bois exotiques. Et c’est cette même Compagnie qui s’installa dans le Château Ramezay en 1743.

Nous avons aussi beaucoup apprécié l’intervention de Pierre Dorion au Château Dufresne. Dorion a réalisé une série d’aquarelles mettant en scène les divers lieux participant à ces period rooms revisitées. Dorion excelle dans l’installation de son travail pictural. C’est encore le cas. Nous fûmes en particulier touchés par les oeuvres soulignant l’histoire du Château Dufresne qui, entre 1965 et 1968, fut le site d’accueil du Musée d’art contemporain. Dans une mise en abîme très sentie, Dorion donne à voir comment les murs et les fenêtres anciens de ce bâtiment furent recouverts, murés par des panneaux de gypse qu’on découpa à la va-vite quand la modernité épurée du cube blanc ne fut plus si moderne.

Toujours dans ce petit château, il faudra prêter attention à l’intervention sonore de Claire Savoie. Des bruits parfois de la rue, parfois de froissements de palier ou de sonneries de téléphone nous donneront le sentiment que l’artiste a ouvert les fenêtres de ce musée ou que des gens se sont installés à nouveau dans cette riche demeure bourgeoise. Savoie semble nous dire que les murs ont des oreilles…

 
Photo: Michel Brunelle Klaus Scherübel, «Sans titre» (exposition Mousseau-Riopelle chez Muriel Guilbault, 1947), 2019, au Centre Vox.

Il faudra aussi aller voir chez VOX l’expo de Klaus Scherübel, qui a créé une nouvelle period room. Scherübel a reconstitué l’ambiance de deux expositions automatistes : la seconde, qui eut lieu en 1947 chez les Gauvreau (75, rue Sherbrooke Ouest), et celle des oeuvres de Mousseau et de Riopelle, elle aussi de 1947, chez Muriel Guilbeault. Pour chacune de ces expos, l’artiste s’est basé sur une photographie de Maurice Perron, recréant en 3D l’espace figurant dans cette image. Cette intervention souligne comment la photo joue un grand rôle dans l’histoire de l’art, où manquent parfois des documents écrits. Ces deux expos peu couvertes dans les journaux de l’époque ont pourtant été au coeur de cette révolution automatiste. Tancrède Marcil, un des rares critiques à couvrir la seconde expo d’« automatisme », fut par son article à la source de l’utilisation de cette appellation…

Voilà donc un événement passionnant, dont une autre vertu est de donner envie de visiter les autres salles des lieux investis, lieux que des Montréalais, comme moi, n’ont pas fréquentés depuis des lustres, les trouvant trop vieillots… 

Photo: Michel Brunelle Jocelyn Robert, «_ _CAN_ D _ _ _ _ _ _Y_ _ _SAM_ _ _ _», 2019. Vue de l’exposition au Lieu historique national de Sir-George-Étienne-Cartier.

Photo: Guy L’Heureux Thomas Bégin, «Exercices de facultés naturelles», 2019. Vue de l’exposition à la Fondation Guido Molinari.

Avec aussi la participation des artistes Steve Bates, Thomas Bégin, Frédérick Gravel et Jocelyn Robert.

Pour les dates des événements dans les sept lieux différents, consultez le site www.periodrooms.ca.