La sculptrice Laurence Vallières cartonne là où ses animaux la mènent

La sculptrice Laurence Vallières dans les pattes de son lièvre
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La sculptrice Laurence Vallières dans les pattes de son lièvre

Pour certains, peu de choses sont plus drôles qu’un chimpanzé qui tombe d’une branche après avoir reniflé ses doigts, préalablement utilisés pour se gratter le postérieur. Pour d’autres, peu d’images sont plus attendrissantes que celles d’un pitbull prenant soin d’un bébé, sur un air de xylophone gentillet. Pourquoi ? Le philosophe français Henri Bergson affirmait qu’il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. C’est parce que les animaux évoquent parfois les humains qu’ils nous font rire ou réfléchir. Les grands satiristes l’ont compris très tôt (le grand capital aussi, remarquez).

Si vous vous déplacez du côté du boulevard Saint-Laurent, ces jours-ci, pour la traditionnelle la braderie de juin, vous croiserez à l’angle de Prince-Arthur un lièvre de trois mètres de hauteur fait de languettes de Coroplast — d’anciennes pancartes électorales et des retailles d’affiches mises au rebut par une firme de design, pour être plus précis. L’imposant lagomorphe, produit dans le cadre du festival Mural, est signé par la Montréalaise Laurence Vallières.

C’est toujours plus plaisant lorsqu’il y a un message derrière une œuvre [...] et s’il y a de l’humour, ça rend les œuvres intéressantes et ça leur permet de mieux vieillir

Habituée aux sculptures monumentales représentant des animaux souvent anthropomorphisés, Vallières est cette année l’une des têtes d’affiche du festival qui célèbre l’art urbain sur l’artère Saint-Laurent. Pour la septième édition de celui-ci, qui se déroule du 6 au 16 juin, des artistes comme la muraliste colombienne GLeo ou encore le néerlandais Leon Keer, célèbre pour ses trompe-l’oeil, transforment le paysage à leur fantaisie, question de faire oublier les cônes orange et les amas d’invendus que les boutiques s’efforcent de liquider à bâbord et à tribord de la Main.

« J’ai rencontré les gens de Mural lors de leur toute première édition », précise Laurence Vallières, au téléphone, peu de temps après avoir posé pour Le Devoir aux côtés de sa première oeuvre publique permanente. « Pas besoin de la protéger, celle-là », s’exclame la trentenaire habituée à travailler avec des quantités phénoménales de carton recyclé pour créer des sculptures qui rappellent le travail d’artistes comme Jean-Pierre Larocque, Antony Gormley, Beth Cavener, ou même Anish Kapoor, avec qui elle soutient n’avoir rien en commun du point de vue plastique, mais avec qui elle partage une fascination prononcée pour l’utilisation de l’espace.

D’abord céramiste, Vallières en est arrivée à créer des pièces gigantesques lors de la Nuit blanche 2012, où elle avait investi l’espace Fresh Paint sur la rue Sainte-Catherine. « C’était un lieu communautaire, les jeunes allaient peindre sur les murs. J’ai loué l’endroit pour une soirée. »

Très tôt intéressée par l’art urbain, la sculptrice originaire de Beauport dit avoir suivi la vague en proposant une alternative : « Il n’y a pas beaucoup de sculptures dans le milieu. Les artistes travaillent généralement dans la rue ; il y a un côté “vandalisme” qui n’est pas le mien. J’ai commencé avec une galerie d’art urbain. Les gars travaillent vraiment vite. Je suis aussi capable de faire ça. Et comme eux, je fais du oversize extravagant. »

Invitée aux quatre coins du monde — du Clubhouse du magazine Juxtapoz, à Miami, au festival Crush Walls de Denver, en passant par le festival Pow ! Wow ! Hawaii —, Vallières utilise son art collé, riveté et vissé à la manière des satiristes qu’elle admire, de George Orwell à Art Spiegelman, tout en tentant de ne pas trop prémâcher le message derrière ses installations animalières : « Oui, je pense que c’est toujours plus plaisant lorsqu’il y a un message derrière une oeuvre, mais l’idée est de ne pas être patronizing. Par ailleurs, si celui-ci passe habilement, et s’il y a de l’humour, ça rend les oeuvres intéressantes et ça leur permet de mieux vieillir », assure la femme qui a accepté un partenariat avec les magasins Little Burgundy pour soutenir la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP), dans le cadre de Mural. « Ce lièvre, explique-t-elle avec humour, fait partie d’un écosystème fragile. Ma sculpture n’est qu’un rappel de ce fait… L’idée n’est pas de dire aux gens : il va mourir si vous achetez un drink chez Starbucks. »