«Montréal ~ Habana»: l’après-Castro s’expose à Montréal

Hamlet Lavastida, «Iconocracia», 2015
Photo: Montréal ~ Habana Hamlet Lavastida, «Iconocracia», 2015

Depuis l’ère de Trudeau père et des felquistes, suivie par des années de tourisme et, à l’occasion, des projets culturels — l’exposition ¡Cuba ! du Musée des beaux-arts de Montréal, en 2008 —, le Québec a toujours eu un oeil sur l’île jadis castriste.

Il n’y a donc pas de grande surprise à voir surgir une série d’expositions à Montréal mettant en vedette des artistes cubains. L’ampleur de la chose (huit centres montréalais concernés, quatre cubains) a cependant quelque chose d’inusité. Surtout, elle permet de constater que l’après-Castro n’a pas mis fin au cynisme.

Sorte de mini-festival, Montréal ~ Habana : Rencontres en art actuel / Encuentros de arte contemporáneo est le point culminant d’une entente signée en 2011 par des milieux culturels de deux villes. Des artistes et commissaires cubains ont déjà été de passage ici dans ce cadre, mais jamais de manière aussi groupée.

En cours depuis mai dans trois centres d’artistes, les expositions de cet événement en deux temps — le second prendra place à l’automne à La Havane — offrent un beau survol de l’art cubain. La chose n’a certes rien à voir avec l’ampleur de l’exposition ¡Cuba !, mais celle-ci date déjà : il y a 11 ans, le pays était encore sous le joug de son « líder máximo ».

Les langues se sont-elles déliées ? À entendre les enfants rêver de métiers bien payés, voire de devenir délinquant ou dictateur — dans La edad de oro (2012), de Javier Castro —, on pourrait le croire. Tournée dans la rue, cette vidéo aux airs de vox pop n’annonce pas nécessairement un avenir radieux. Les fantômes du régime castriste demeurent présents, mais les artistes n’ont pas peur de les affronter.

 
Photo: Montréal ~ Habana Hamlet «Lavastida, Los hombres mueren», 2010

Le centre Clark (5455, avenue de Gaspé) accueille Hamlet Lavastida, dont la pratique du dessin, du papier coupé et du graffiti a des airs de manifeste politique contre l’oubli. Cet « anthropologue du mensonge », comme le qualifie une des commissaires havanaises, s’approprie des textes dits « sacrés » du Parti communiste cubain.

L’exposition Manuel minimal pour lire un alphabet prolétaire s’impose par son programme, à la fois voyage dans le temps et exercice dans l’ici et le maintenant. L’artiste reproduit mot à mot, un caractère à la fois (espaces compris), des archives dignes d’un dogme, au moment où les fake news animent la vie politique des États-Unis, l’ennemi voisin.

La lecture éprouvante de ces oeuvres murales nous plonge dans une étrange sensation. Le mensonge est une cruelle vérité, éternelle et universelle. À travers ce travail monstre de défrichage et de retranscription transpire la dure réalité de son auteur, la pénurie de matériel artistique : une de ses séries est exposée même si elle n’a pas pu être terminée.

Objet de censure

À La Centrale (4296, boulevard Saint-Laurent), À qui de droit, la moins spectaculaire des rencontres Montréal ~ Habana, se penche sur le thème de l’invisibilité de l’art. En d’autres mots, les cinq propositions réunies concernent des cas d’oeuvres non reconnues, soit par l’establishment, soit par l’État.

Avec l’installation Todas las intrusas, le collectif Celia + Yunio défie la censure du ministère de la Culture cubain. L’oeuvre reproduit notamment une conversation en ligne, dont le contenu de sexualité explicite contrevient à une loi de 2018. Cuba vit encore sous une surveillance propre à la chasse aux sorcières.

La galerie B-312 (372, rue Sainte-Catherine Ouest) présente pour sa part plusieurs oeuvres à connotation géopolitique, signées soit par Ariamna Contino, soit par Alex Hernández, soit par les deux, en duo. Dépouillé et concis, à la manière d’un projet de design graphique, l’ensemble respire un cynisme à l’égard de tout ce qui est officiel, répété comme une grande vérité immuable et incontournable.

 
Photo: Montréal ~ Habana Ariamna Contino et Alex Hernández, «Aliento», 2017

Dans la série de papiers découpés Militancia estética (2014-2018), les statistiques sur les inégalités mondiales sont interprétées par des graphiques inusités, presque indéchiffrables. Dans Exode des cerveaux parmi les émigrants cubains, par exemple, c’est à une composition en boîtiers et en cercles qu’on a affaire — on dirait un Jean Tinguely en deux dimensions.

Le monde est malléable, disent les deux artistes. Il varie au gré des époques, de l’influence des organisations internationales et c’est ce qui est traduit dans une oeuvre « en caoutchouc mousse extensible », intitulée Expansión (2017). Cette représentation du globe, ici aplatie, aligne les pays du monde un à la suite l’autre. Chaque territoire est différent, unique, mais la forme peut être modifiée « en tirant simplement l’une [des] extrémités ».

Ceux qui ont raté la diffusion de L’âge d’or de l’art vidéo à Cuba dans le confort de la Cinémathèque québécoise peuvent se rattraper à B-312, qui en assure la diffusion en continu, dans sa petite salle. Le programme de 84 minutes réunit dix-huit oeuvres, dont le vox pop de Javier Castro cité plus haut. Des artistes phares de l’art contemporain cubain, tels que Carlos Garaicoa, Glenda León ou José Ángel Toirac, en font partie.

Montréal ~ Habana: Rencontres en art actuel / Encuentros de arte contemporáneo

À la Galerie B-312, au centre Clark et à La Centrale / Galerie Powerhouse, jusqu’au 22 juin.