Matières et corps, éclatés et diversifiés

Vue de l’installation «L’algue flotte dans une rivière, amenée par le débit de l’eau, elle s’agrippe à la pierre, elle y reste longtemps» de Maude Arès.
Photo: Galerie de l’UQAM Vue de l’installation «L’algue flotte dans une rivière, amenée par le débit de l’eau, elle s’agrippe à la pierre, elle y reste longtemps» de Maude Arès.

Ce n’est ni la première fois ni la dernière, sans doute, que la Galerie de l’UQAM nous fait le coup : deux salles scindées en deux expositions si distinctes, mais si imposantes. Autant l’une que l’autre fait de l’ombre à sa voisine. Laquelle privilégier ?

Dans le cas présent, la concurrence, pour ne pas dire la rivalité, est plus que jamais déchirante. Elle met côte à côte l’expo collective à teneur sociale Over my Black Body, dans la grande salle, et, dans la petite, le projet de fin de maîtrise de Maude Arès.

Commençons pour une fois par la petite salle. Le titre de l’installation de Maude Arès, déjà, offre tout un programme : L’algue flotte dans une rivière, amenée par le débit de l’eau, elle s’agrippe à la pierre, elle y reste longtemps. Cette envolée poétique traduit à juste raison ce qu’on est invité à observer, ce qu’on est invité à comprendre des matériaux et de leur transformation subie sous le toucher de l’artiste.

La rivière, c’est une longue table sinueuse. Le débit de l’eau ? Le geste créatif de Maude Arès, imagine-t-on. L’algue, ce sont toutes sortes de matières, fragiles et malléables, et la pierre, « celle qui a poussé dans ma main », écrit l’artiste dans le texte d’introduction, l’objet déposé, immuable, pour un temps, du moins.

La pratique de la finissante de l’UQAM se situe dans la lignée de bien d’autres, basées sur la collecte de débris, appelés à être réévalués et reformulés. Comme dans toute rivière, celle exposée ici a une multitude d’algues-pierres, rebaptisées par l’artiste « outils-mystères ». Entendons-nous : aucun objet, aucune composition, ne semble avoir une fonction nette et précise.

Oeuvre poétique, L’algue flotte… se présente comme un petit musée. À la manière d’une autre impressionnante installation en acétates et en ficelles signée Ibghy & Lemmens, et présentée lors de la défunte Biennale de Montréal, celle de Maude Arès fait du bricolage et de la construction bancale une source pour harmoniser un monde autrement en déroute.

Chez la jeune artiste, le soin et la précision qu’elle apporte dans la fabrication de ses petits formats (tableaux, sculptures et parfois mobiles, comme des mini Calder) ne sont pas exempts de violence. Frottement, usure, bris, poussière… L’écosystème qu’elle met en scène, soutenu par un délicat enrobage sonore, semble condamné à une courte vie.

Un peu performeuse, Maude Arès se sera présentée plusieurs fois en salle pour « activer » ce monde matériel. Le 13 juin, elle y sera une dernière fois, mais seulement pour présenter sa démarche.

Les corps noirs

Pendant que dans la petite salle de la galerie coule une belle diversité matérielle, la grande salle, elle, tourne autour du corps humain. Plus précisément du « corps noir », de ses clichés et des efforts pour sortir de ces clichés. L’exposition Over my Black Body, qui réunit sept artistes, « est un outil pour endosser les luttes contre le contrôle du corps noir », lit-on dans le communiqué du projet des commissaires Eunice Bélidor et Anaïs Castro.

Il y est autant question de « résistance au racisme systémique » que de célébration d’une pluralité de voix noires. Seul peintre du lot, Manuel Mathieu se distingue aussi pour son approche moins littérale, presque abstraite, bien que ses tableaux soient inspirés de la réalité, soit le génocide rwandais ou l’accès à l’eau en Haïti.

Photo: Galerie de l'UQAM Vue de l’exposition «Over my Black Body»

Fortement narratives, les oeuvres retenues par les commissaires partagent presque toutes le même motif, le visage. Comme si la négritude ne pouvait être exprimée autrement. Certes, les vidéos et photos du Britannique Amartey Golding, qui appellent à la différence, voire à la confusion des genres, ne laissent pas insensibles, tout comme les plâtres et céramiques de Stanley Février.

C’est cependant devant la très diversifiée Erika Freitas — une série photo, une en collage et une en broderie — que l’expo atteint sa portée. Si elle dénonce la violence dont sont victimes les jeunes Noirs, l’artiste de Toronto le fait en toute subtilité dans ses broderies sur coton. Le corps est invisible, et pourtant on le sent présent.

Chez Freitas, le geste est le sujet et le mode d’expression, davantage que le visage. Même si celui-ci est l’attrait de l’ensemble photographique I Am not Tragically Colored, les mains sont déterminantes, y compris dans le découpage par syllabes de la phrase du titre.

Avec Over my Black Body, la Galerie de l’UQAM affirme son ouverture à la diversité, ce qu’elle avait entamé en 2018 avec des expositions en art autochtone. S’il faut saluer ce choix, il faut quand même noter que ça s’inscrit presque dans un courant, ou une mode à laquelle participent musées et autres galeries. Le fait-on par bonne conscience ou par un véritable intérêt pour entendre toutes les voix de l’univers ?

Over my Black Body / L’algue flotte dans une rivière, amenée par le débit d’eau, elle s’agrippe à la pierre, elle y reste longtemps

Collectif / Maude Arès. Deux expos à la Galerie de l’UQAM, 1400, rue Berri, jusqu’au 22 juin.