Portraits aux multiples facettes à Ottawa

Paul Gauguin, «Autoportrait à l’idole», v. 1893
Photo: McNay Art Museum, Legs de Marion Koogler McNay Paul Gauguin, «Autoportrait à l’idole», v. 1893

Malgré les couleurs souvent éclatantes des murs, voici une expo plutôt sobre et même dépouillée. La commissaire Cornelia Homburg a certainement voulu laisser parler les tableaux de Paul Gauguin, très espacés les uns des autres, donnant une place discrète à la documentation. Il y a dans cette approche de l’oeuvre une attitude que nous pourrions même qualifier de conservatrice, comme si on n’avait pas voulu étoufferl’oeuvre sous une relecture abusive.

Le titre de l’expo — Gauguin. Portraits — pourrait même laisser entendre qu’il s’agit d’une présentation traditionnelle et classique du contenu de ces oeuvres. Le titre semble en effet réitérer une catégorie consacrée, un peu convenue et même un peu fautive si on s’attend à une simple présentation des traits physiques d’individus. Nous avions donc peur d’y retrouver une exposition, certes de chefs-d’oeuvre, mais sans lecture nouvelle de l’oeuvre, comme ce fut le cas lors de l’expo Gauguin à la Fondation Beyeler à Bâle, en Suisse, en 2015. Ce n’est pas le cas au MBAC, mais la relecture proposée est-elle pour autant importante ?

Dans les dernières décennies, les quelques expos sur Gauguin qui ont eu lieu ont souligné la rupture moderne que représente son travail ou ont effectué une relecture postmoderne des enjeux sociaux de ses sujets. En 2014, dans Gauguin : Metamorphoses, le MoMA à New York se concentrait principalement sur les oeuvres gravées de l’artiste en soulignant ses liens avec le concept de primitivisme et les relisant avec les lunettes des études postcoloniales qui, depuis quelques années, sontinévitables. Gauguin — malgré des rapports complexes et pas toujours heureux aux peuples autochtones — y était même montré comme un résistant au colonialisme alors triomphant.

En 2017-2018, au Grand Palais à Paris, l’exposition Gauguin. L’alchimiste explorait un nouvel angle moderne, celui de l’importance de l’expérimentation matérielle dans le processus créatif de l’artiste. En 2010-2011, la Tate Modern présentait Gauguin : Maker of Myth, expo qui donnait une place importante à la question de l’invention identitaire dans ses portraits et autoportraits. Cette expo expliquait déjà comment Gauguin s’était constitué son identité d’artiste maudit, s’étant sacrifié pour l’art, en se comparant dans ses autoportraits au Christ ou à la figure emblématique de Gustave Courbet.

Alors, pourquoi consacrer une expo entière aux portraits de Gauguin ? Cette catégorie classique ne risquait-elle pas de réduire la portée de l’innovation dans son oeuvre ? Cornelia Homburg souhaite paradoxalement souligner comment Gauguin participa à faire éclater les catégories des genres artistiques au XIXe siècle et en particulier celui du portrait, genre qui eut pourtant un envol considérable à cette époque. C’est le siècle où s’effectue une forme de démocratisation de l’art du portrait grâce à la peinture, et par la suite aussi par la photographie. C’est aussi l’époque où la bourgeoisie veut des images d’elle-même dignes de celles que la noblesse avait auparavant. Gauguin tenta lui-même de jouer cette carte entre autres à Tahiti, offrant ses services à des clients, telle madame Suzanne Bambridge, qui fut très déçue par le résultat et qui aurait caché son tableau.

Mais cette expo tente surtout de montrer comment Gauguin travailla le portrait en dialogue avec la peinture de genre, la nature morte… C’est ce qu’on apprendra avec détails en lisant, par exemple, le texte de l’historien de l’art Dario Gamboni dans le catalogue. Étant donné la sobriété de cette exposition, la lecture des textes du catalogue s’avérera d’une absolue nécessité. On y démontre bien plus clairement que dans l’espace des galeries en quoi réside la révolution du portrait chez Gauguin. À ce sujet, aurait-on pu montrer dans les salles du musée, à titre comparatif, quelques portraits réalisés par d’autres artistes tout au long du XIXe siècle ? Nous aurions alors encore pu mieux juger de l’apport novateur de Paul Gauguin.

Dave Heath

Je dois humblement avouer que je ne connaissais pas ce photographe. Et la « découverte » de son travail grâce à cette expo constitue une véritable révélation. Dave Heath, né à Philadelphie en 1931 et mort à Toronto en 2016, ville où il avait émigré en 1970, a laissé une oeuvre bouleversante. Et nous nous devons de louanger le Nelson-Atkins Museum of Art de Kansas City d’avoir organisé cette rétrospective qui fut aussi présentée à Philadelphie.

L’expo démarre en force avec la présentation de ses carnets personnels remplis de collages, et avec une sélection de ses polaroïds qui dévoilent un artiste totalement obsédé par les images. Heath prenait continuellement des photos du quotidien, accumulant des milliers de polaroïds. Mais il fut aussi envoûté par les images des revues contemporaines qu’il découpait et collait dans ses carnets, ainsi que par celles de l’histoire de l’art qu’il mettait en scène — entre autres dans le diaporama Épiphanie (1971) — avec ses autoportraits pris dans des photomatons.

 
Photo: Howard Greenberg Gallery et Stephen Bulger Gallery / MBAC Dave Heath, «Carl Dean Kipper», Corée, 1953–1954

En voyant cette première salle, le visiteur réalise comment la fascination pour l’image et le désir qu’elle incarne n’est pas chose nouvelle. La pulsion scopique habite profondément l’Humanité qui a développé des instruments pour mieux voir ou pour retenir des images du monde, pour « prendre » des images à l’univers qui nous entoure.

L’expo se poursuit tout aussi merveilleusement avec la présentation des photos de son livre A Dialogue With Solitude, qu’il publia en 1965. Elle culmine avec Beyond the Gates of Eden (1969), émouvant diaporama de portraits de passants captés dans la rue, diaporama accompagné par la tout aussi grandiose chanson Pleasant Street de Tim Buckley. Un oeuvre qui traite de la solitude de l’être humain. Il y a de bonnes chances que cette oeuvre vous arrache quelques larmes…

Gauguin, Portraits / Multitude, solitude. Les photographies de Dave Heath

Au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa jusqu’au 8 septembre / aussi au MBAC jusqu’au 2 septembre.