Le cadavre exquis de «Vanitas»

Vue de l’exposition «La robe de chair au Musée national: expositions et reconstitutions»
Photo: Maryn Devine et Nicolai Gregory Vue de l’exposition «La robe de chair au Musée national: expositions et reconstitutions»

En matière de culture, nous avons parfois le sentiment que notre société revient de loin. C’est avec cette impression que nous sommes sortis de notre visite de l’exposition qui retrace les péripéties — certains diront l’« effrayant scandale », d’autres opteront pour la tempête dans un verre d’eau — de la présentation de l’oeuvre Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique (1987), de Jana Sterbak, en 1991. Présentée dans le cadre d’une rétrospective des oeuvres de cette artiste, préparée par la commissaire Diana Nemiroff au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), cette pièce — un assemblage de morceaux de viande — se trouva à voler la vedette à toutes les autres.

La savoureuse histoire — un peu épicée, mais aussi amère — démarre lorsqu’une personne bien intentionnée envoya une lettre au Ottawa Citizen. Publiée le 30 mars 1991, elle permit à une citoyenne d’y critiquer publiquement le gaspillage qu’incarnerait cette installation qui laissait pourrir sur place une robe faite de faux-filets… « Art-poubelle » ? Le musée était-il en train de s’« abaisser à présenter des expositions-chocs pour attirer l’attention du public » ?

Le 7 avril 1991, Denise Bombardier invite à son émission Aujourd’hui dimanche le député conservateur Fernand Jourdenais ainsi qu’un journaliste bien en verve, Daniel Pinard, amusé par la situation. D’un côté, on se replie sur l’idée que le musée doit retirer cette intervention et qu’à l’avenir, il faudra mieux surveiller les subventions données au milieu de l’art. De l’autre, on dénonce comment cette oeuvre sert de prétexte à ceux qui veulent s’en prendre — à nouveau — à la culture. Rappelons que cette histoire faisait suite à une autre, toute récente. Un an auparavant, le même musée avait osé présenter une oeuvre scandaleuse, le tableau Voice of Fire (1967), de Barnett Newman, peinture qui avait coûté 1,8 million de dollars — argent provenant de nos taxes ! Avait-on jamais vu pareil gaspillage dans les affaires de l’État ?

L’histoire aurait pu mourir là, être vite enterrée, mais elle ressuscita au Parlement le 10 avril. Dans un discours à la Chambre des communes, le député Felix Holtman y a vu le signe que notre « colonie artistique [va] directement à l’abattoir ». Ce n’est pas que le cadavre d’un animal qu’on exposait, mais aussi celui de l’art !

Je vous laisse découvrir la suite de l’affaire avec ses nombreux rebondissements dans les journaux. Résumons le débat : cela part dans tous les sens. Un infect hachis d’opinions peu justifiées, une indigeste farce d’idées reçues sur l’art, le tout paradoxalement digne d’une oeuvre ironique dadaïste.

Photo: Maryn Devine et Nicolai Gregory

Les commissaires Mélanie Boucher et Marie-Hélène Leblanc, ainsi que la commissaire adjointe Jessica Ragazzini ont fait un formidable travail de recherche, mais aussi de mise en scène d’archives. Par exemple, elles ont opté pour une reconstitution vidéo, une réincarnation des discours que Sterbak, Nemiroff et Shirley Thomson — alors directrice du MBAC — se sentirent obligées de faire le 2 avril 1991 afin de répondre à leurs détracteurs. Ces discours sont rejoués par des membres de la direction de l’Université du Québec en Outaouais.

Les commissaires nous offrent aussi une chronologie d’interventions et d’oeuvres ayant mis en scène de la viande. Cela va de l’écrivaine Ann Simonton, qui, dans les années 1980, s’habilla de robes de viande pour protester contre le concours Miss California, à Lady Gaga s’appropriant la pièce de Sterbak aux MTV Video Music Awards en 2010, en passant par la performance El Peso de la Culpa de Tania Bruguera en 1997.

Cette expo permet donc de se replonger avec intensité dans un débat qui pourra sembler lointain… Mais est-ce si sûr ? Sommes-nous encore à l’abri du manque culture de nos politiciens et de nos médias ?

La robe de chair au Musée national : expositions et reconstitution

À la Galerie de l’UQO à Gatineau, jusqu’au 22 juin