Miró, ou la force vitale du geste

L’exposition «Miró à Majorque. Un esprit libre» montre combien le peintre et sculpteur Joan Miró a transgressé toutes les frontières, y compris les siennes, renouvelant sans cesse sa pratique.
Photo: Idra Labrie Musée national des beaux-arts du Québec L’exposition «Miró à Majorque. Un esprit libre» montre combien le peintre et sculpteur Joan Miró a transgressé toutes les frontières, y compris les siennes, renouvelant sans cesse sa pratique.

En 1960, le peintre espagnol Joan Miró a retourné une de ses anciennes toiles, exécutée en 1908, pour en peindre une autre au verso, dont l’oeil rouge fixe le spectateur.

Les deux côtés de cette oeuvre, qui figure dans l’exposition Miró à Majorque. Un esprit libre, présentée au Musée national des beaux-arts du Québec, illustrent bien comment l’homme a renouvelé entièrement son art dans la dernière période de sa vie. Toute l’exposition du MNBAQ se concentre d’ailleurs sur cette époque où l’artiste travaille dans son atelier de Majorque, entre 1959 et 1983.

Libéré des contraintes financières, enfin propriétaire d’un grand studio accueillant la lumière vive de Majorque, fait sur mesure par son ami l’architecte Josep Lluis Serp, Miró peut enfin peindre en toute liberté.

Et c’est cette liberté totale que l’on savoure dans chacune des quelque 200 oeuvres exposées au MNBAQ. On y rencontre de grands formats aux couleurs souvent minimales, des tableaux inspirés des peintures rupestres antiques, de l’action painting américain, mais aussi de la calligraphie japonaise, des sculptures faites d’assemblage d’objets divers amassés au fil de ses promenades, passion pour la nature et pour le hasard, et même un livre, Le lézard aux plumes d’or, le seul ouvrage de poésie signé de Miró, dont il a également conçu les dessins.

« Pour moi, la question est toujours de “retrouver”, disait en 1948 Miró à James Johnson Sweeney. On ne découvre rien dans la vie. »

Rencontré mercredi, Joan Punyet Miró, petit-fils de l’artiste et historien de l’art qui vient de publier un livre sur Miró et la musique, est particulièrement attaché à un grand format, exécuté en 1973, dont le fond noir est traversé par un geste de couteau ensanglanté et par une tête de diable, au-dessus d’une paire de testicules de taureau. Au centre, un cercle bleu ouvre une porte sur l’espoir.

À cette époque, raconte-t-il, Miró et Picasso, des amis de toujours, se sentaient cantonnés par l’opinion publique respectivement dans le surréalisme et dans le cubisme.

« Vous avez 80 ans, les gens vous rejettent parce que vous êtes vieux, raconte Joan Punyet Miró. Picasso disait : “Tu sais, mon vieux, j’ai été étiqueté comme un cubiste et toi comme un surréaliste.” Et Miró a répondu : “Non, je suis toujours vivant, je suis vital, je suis révolutionnaire et je vais casser la peinture. Je vais casser la peinture académique pour faire la peinture de l’esprit.” »

Photo: Idra Labrie Musée national des beaux-arts du Québec

Fasciné par le bleu, Miró disait que c’était la couleur de ses rêves.

« La photographie était inventée, mais personne, aucun photographe, pas même Brassaï ou Man Ray, ne pouvait faire une photo d’un rêve. Or Miró était capable de juxtaposer un rêve sur une toile », poursuit Joan Punyet Miró.

La poésie comme entraînement

Joan Punyet se souvient de la pile de livres de poésie qui trônait dans les escaliers menant au studio de son grand-père quand il était enfant. « Il y avait Rimbaud, il y avait Lautréamont, il y avait Mallarmé », se souvient-il. Son grand-père disait que cette poésie préparait son esprit, comme l’entraînement prépare le boxeur au combat.

Même âgé, Miró s’appliquait chaque jour à entraîner ses muscles au coup de pinceau. « Il se levait très tôt, travaillait à l’atelier, de neuf heures du matin à quatorze heures. Ma grand-mère préparait un petit plat de riz, une paella, un verre de rouge. Il faisait la sieste trente minutes. Après la sieste, il commençait à lire de la poésie et à écouter de la musique. Et après, de 19 h à 20 h, il s’asseyait à côté de moi. Il avait une pile de papiers, de cartons, de choses recyclées, sur lesquels il travaillait le geste. Il disait : “Je ne peux jamais lâcher la force physique parce que mon trait doit toujours être violent et doit marquer le papier.” Je me rappelle qu’il avait cassé le plomb d’un crayon par la pression qu’il mettait sur le papier. »

En fait, Miró a réalisé le tiers de son oeuvre au cours de la dernière partie de sa vie. « C’est l’une des périodes les plus créatives de sa carrière », relevait mercredi Jean-Luc Murray, directeur du MNBAQ.

Miró, poursuit-il, a transgressé toutes les frontières, y compris les siennes. « Ça n’était pas facile pour un artiste de sa stature et de sa renommée de se remettre en question, de se revisiter, de se réinventer. »

Le Miró des dernières années, dit-il, n’est pas « dans la séduction des couleurs et dans la beauté des formes. Il est plus franc, plus frontal, plus radical ».

Photo: Idra Labrie Musée national des beaux-arts du Québec

En entrevue, Joan Punyet Miró précise que son grand-père ne jouissait pas d’une telle liberté avant son séjour à Majorque.

« À Paris, raconte-t-il, il mâchait de la gomme pour ne pas sentir la faim dans son ventre. Un jour, tenté par les effluves d’un pot-au-feu cuisiné par sa concierge, il lui en a demandé un bol en échange d’un dessin. La concierge lui a donné le bol et a déchiré le dessin. Vous vous rendez compte ? Un dessin de l’époque surréaliste ! »

Une fois à Majorque, Miró est riche et célèbre, mais il cherche la solitude de son studio, et surtout la liberté absolue de peindre et de sculpter.

Au fil des années, sa peinture se simplifie, s’épure. La dernière salle du musée est ornée de vastes tableaux en noir et blanc qui semblent inspirés de paysages d’une autre planète. À cette époque, le noir et le blanc contentent désormais l’artiste.

« Je veux que tout reste derrière moi comme ce sera au moment où je disparaîtrai, disait-il. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas que le tableau reste là, mais son rayonnement, son message, ce qu’il va faire pour transformer un peu l’esprit des gens. »

Les oeuvres de l’exposition Miró à Majorque. Un esprit libre ont été prêtées par la Fundació Pilar i Joan Miró à Majorque. Elles y retourneront après l’exposition.

Miró à Majorque. Un esprit libre

Musée national des beaux-arts du Québec Du 30 mai au 8 septembre 2019