«But both are sensitive»: la vie en surdimensions

Vue partielle de l’exposition «But both are sensitive» 
Photo: Projet Pangée Vue partielle de l’exposition «But both are sensitive» 

Des préoccupations personnelles marquent les œuvres de Jennifer Rose Sciarrino et de Marion Wagschal judicieusement mises en dialogue à la galerie Projet Pangée. L’une explore les formes organiques, tandis que l’autre met en scène des personnages puisés dans une auto-mythologie développée depuis des années. L’imaginaire et la fiction qui sous-tendent le travail de ces deux artistes de générations différentes s’incarnent dans un faire imprégné d’une sensibilité qui, pour s’engager avec évidence dans le registre de l’intimité, ouvre sur des horizons plus larges touchant la condition des êtres vivants.

L’exposition réjouit d’abord en donnant à voir le plus récent travail de Marion Wagschal, qui a dernièrement fait surtout l’objet de présentations muséales de nature rétrospective, dont au Musée d’art de Joliette en 2017. L’autoportrait Colossus (2016), qui donnait son titre à l’exposition, n’est d’ailleurs pas loin du corpus aujourd’hui réuni. Il comprend des autoportraits et des figures féminines que l’artiste campe sur de grandes surfaces de papier. Elle tend ainsi à les monumentaliser alors qu’elle ne s’est pas départie de sa touche, tout en contraste, caractérisée par sa délicatesse frémissante qui se manifeste en accord avec de nombreux repentirs.

 
Photo: Projet Pangée Marion Wagschal, «The Double no 1», 2019

Graphite, craie, crayon et lavis d’aquarelle composent ces dessins qui instaurent une force précaire ou une fragilité puissante. Il en va de son image à elle, l’artiste vieillissante, mais sûre d’elle-même. Plus modestes en taille, deux autoportraits ouvrent l’exposition avec aplomb. La vue en légère contre-plongée souligne les plissures sur la peau de son visage dédoublé, répétition évocatrice d’une identité en construction par l’image de soi. L’artiste se montre à la fois vulnérable et frondeuse avec sa moue, agrippant ce qui semble être une cigarette avec son bout rougi.

Dérives

Dans Curlique Venus, Wagschal jauge aussi le temps qui a passé en revisitant un dessin réalisé alors qu’elle avait neuf ans. Malgré les dimensions considérablement agrandies, l’artiste a conservé du dessin initial la figure principale avec la naïveté de ses traits, tout en y ajoutant l’expérience d’un savoir-faire développé depuis plusieurs décennies. L’œuvre est révélatrice d’un modèle féminin élu durant l’enfance, conforme à des stéréotypes trouvant ses racines jusque dans les Vénus de l’histoire de l’art, comme celle de Botticelli sortant de l’écume de la mer.

Dans sa récente production, Marion Wagschal conjugue donc encore les références à son histoire personnelle, des souvenirs altérés, et aux canons de l’histoire de l’art. Nude Descending a Staircase in Marie-Antoinette’s Shoes en est l’expression captivante avec son clin d’œil à Marcel Duchamp et à Gloria Swanson, en vedette hollywoodienne déchue, dans la fiction et dans la vie. Les contours de la figure, monumentale, amorçant la descente se livrent peu à peu, résistant d’abord à la préhension visuelle. La composition multiplie les zones de confusion où s’imbriquent les espaces intérieurs et extérieurs, fragments d’architecture et scènes d’un jardin fleuri visité par des oiseaux.

L’artiste se raconte au moyen de représentations qu’elle prend la liberté de transformer, des figures en devenir qui restent à compléter et qui exigent une attention aiguë dans leur façon de résister à toutes formes de régime. Un autre dessin, très énigmatique, extrapole au-delà du récit personnel, comme parfois chez Wagschal, pour évoquer la précarité des espèces vivantes sur la Terre ; des figures animales et humaines voguent sur l’eau dans des embarcations en apparence à la dérive, en déroute face à une catastrophe arrivée ou imminente.

Anticipation

Les sculptures de Jennifer Rose Sciarrino entrent en résonance avec les dessins de Wagschal. Malgré la dureté de leurs matériaux, ces sculptures offrent d’abord des rappels formels séduisants qui se vérifient dans le partage de certaines couleurs et dans la gracilité de leurs formes inspirées de la biologie : pollen, spore et levure précisent d’ailleurs les titres. L’artiste a surdimensionné et magnifié l’apparence de ces matières organiques microscopiques essentielles à la vie. Prégnant, l’effet mortifère suggéré par leur état de pétrification s’estompe. On dirait plutôt des variétés mutantes, rendues plus résistantes face aux menaces écologiques.

L’artiste, dont c’est la première exposition à Montréal, réserve à ces précieux spécimens autrement invisibles une place prépondérante dans l’espace, rappelant ainsi leur importance pour notre survie et notre nécessaire cohabitation. L’intérêt pour ces micro-organismes remonte aux mythes qui ont précédé la science, et l’artiste les propulse en avant dans le futur par le pouvoir de la fiction. Sa démarche allie justement des techniques anciennes, le verre soufflé et la pierre taillée, par exemple, avec la modélisation numérique.

Sciarrino n’en est pas à son premier projet d’anticipation, comme le faisait constater le Musée régional de Rimouski en 2016, qui incluait son travail dans l’exposition de groupe Lumens. À l’aide d’une simulation numérique convertie en procédé d’imprimerie quadrichromie, elle a dans un livre d’artiste représenté la luminosité du ciel de Toronto, la ville où elle réside, durant la journée la plus longue de l’année, jusqu’en 2114. Cette prospection tiendra lieu un jour d’archives, peut-être erronées, qui suffisent à donner le vertige en laissant pressentir un certain péril et le travail du temps.

Hardies, les formes organiques en verre et en albâtre qui occupent ici l’espace sont de cette temporalité hybride et laissent entendre qu’elles sont loin de capituler. C’est un peu comme la figure mythologique de Persée que Wagschal revisite librement dans un de ses dessins en en faisant une allégorie de l’artiste. Malgré la posture périlleuse du personnage, sa palette de peintre à la main, en guise d’arme, lui procure assurance et détermination.

But both are sensitive

De Jennifer Rose Sciarrino et Marion Wagschal. Projet Pangée, 372, rue Sainte- Catherine Ouest, espace 412, jusqu’au 15 juin.