«TOILETPAPER»: une carte postale de l’Absurdistan

L'exposition «TOILETPAPER» sera présentée à la Galerie Blanc jusqu’au 1er mai 2020.
Photo: Sylvain Granier L'exposition «TOILETPAPER» sera présentée à la Galerie Blanc jusqu’au 1er mai 2020.

Certains jours, les moments surréalistes du quotidien naissent de la confusion entre les médias satiriques et les véritables organes de presse. D’autres jours, l’obsession malsaine qu’éprouvent certains hommes pour les utérus fait le travail.

Il arrive aussi que le simple fait de se retrouver devant le cabaret Mado et de s’appuyer contre un mur recouvert d’une tapisserie ornée de spaghettis soit suffisant. C’est le cas ces jours-ci, en plein coeur du Village gai à Montréal, alors que sur les murs à ciel ouvert de la Galerie Blanc s’étale l’exposition extérieure TOILETPAPER.

Inaugurée au début du mois en présence de ses artisans, l’exposition — accessible jusqu’en mai 2020 — a attiré l’attention du Devoir, qui a voulu triturer les méninges de ses deux têtes pensantes. TOILETPAPER (TP), c’est d’abord un magazine financé par la fondation Deste, et cofondé en 2010 par le photographe Pierpaolo Ferrari et l’artiste Maurizio Cattelan, célèbre pour sa toilette en or 18 carats que le Guggenheim a proposée à Donald Trump, lorsqu’il a voulu emprunter un Van Gogh pour ses appartements de la Maison-Blanche.

 
Photo: JF Savaria Les 41 photographies qui constituent l’exposition «TOILETPAPER» sont ainsi disposées comme des réclames, sans explications.

« Les oeuvres que nous créons en studio pourraient se dérouler n’importe où », nous explique Ferrari par courriel, quelques jours plus tard, de retour chez lui, à Milan, en spécifiant que les images du duo mettent généralement en scène des tableaux vivants qui posent une question simple : qu’est-il arrivé… ou qu’arrivera-t-il… Aucun texte, donc, aucun commentaire. TP est ainsi devenu l’incarnation du concept d’oeuvre ouverte, élaboré par le sémioticien Umberto Eco : chaque affirmation se voit reconvertie en question…ou en image rentable sur Instagram. C’est selon.

Facture esthétique

Des images crues, acidulées, certaines tordues, d’autres hyperréalistes, aux couleurs contrastées à l’excès,mêlant pub et photo d’art, forment le corpus de base du duo. Comme celle d’un globe terrestre recouvert de peinture bleue (à l’exception de la carte des États-Unis), qui a figuré en première page du New York Times Magazine en février 2015. « C’est toujours intéressant pour un artiste de voir combien de vies une image peut avoir », souligne Ferrari, encore étonné que le bienséant monde du journalisme ait recours à ses services, tout comme celui de la pub.

Car TP, reconnaissable par sa facture esthétique qui doit autant au design radical italien des années 1960 et aux photos subversives de Guy Bourdin qu’à l’humour Web, a également investi la réclame. « Généralement, les marques qui font appel à nos services le font parce qu’elles ont besoin de révolutionner leur image. »

Comment concilier le simple fait qu’en publicité, l’oeuvre ouverte — ou plutôt, la divergence du message principal — est, règle générale, une mauvaise idée ? « L’art et la publicité peuvent arriver à dire la même chose, à mon avis, soutient Ferrari. Chez TOILETPAPER, nous arrivons à faire la promotion de nos idées à travers la publicité. »

Questionné à savoir si le fait que leurs créations ne semblent jamais servir à vendre quoi que ce soit incarne plutôt un grand accomplissement artistique ou marketing, le photographe rétorque : « Lorsque vous concevez une publicité, vous voulez que les gens la regardent. Au moins trois secondes. L’idée est que ce soit le temps nécessaire pour se souvenir de quelque chose. » C’est de cette manière qu’il entrevoit l’art du duo.

Que des images

Les 41 photographies qui constituent l’exposition TOILETPAPER sont ainsi disposées comme des réclames, sans explications. « Nous pensons, Maurizio et moi, qu’accompagner une oeuvre d’une explication rend celle-ci moins puissante. Nos images réussissent à produire un sens différent selon le bagage culturel du spectateur. » En d’autres mots, l’ambiguïté constitue la pierre sur laquelle repose le succès du duo qui considère que les murs des musées constituent la dernière étape de la vie d’un artiste. « Peut-être arriverons-nous à vieillir un jour. En attendant, nous essayons d’avoir du plaisir. »

Sous le commissariat de Nicolas Denicourt, l’exposition est coprésentée par le festival Chromatic et la Galerie Blanc, avec le concours de la Société de développement commercial du Village.