La peinture dans son contexte historique

Marie-Claude Bouthillier, «Matière à tableau étude 01, 02 et 05», 2016-2019
Photo: Yan Giguère Marie-Claude Bouthillier, «Matière à tableau étude 01, 02 et 05», 2016-2019

Marie-Claude Bouthillier nous offre ces jours-ci une brillante exposition de peinture. Nous pourrions même croire qu’elle en revient finalement au tableau après plusieurs expos où elle travailla pourtant l’installation avec grand succès. Certes, ses installations incorporaient des tableaux et plus largement des problématiques liées à la peinture, mais en les faisant déborder de leur cadre, dans une structure englobant le spectateur et en ne le plaçant plus uniquement dans une position frontale, à distance.

La question de l’installation a en effet préoccupé la démarche de Bouthillier depuis plusieurs années. Pensons au fabuleux antre pictural Dans le ventre de la baleine (2010) présenté chez Optica, puis au Musée des beaux-arts de Montréal, qui en fit la judicieuse acquisition. Rappelons aussi La bonne aventure (2011), maintenant dans la collection duMusée national des beaux-arts du Québec, et Voeux (2016), mise en place au centre Circa.

Dans sa plus récente expo à la galerie McClure, un mur entier est consacré à de petits tableaux sur châssis de bois. Sur ce mur et dans le reste dans la galerie, ils sont accompagnés par des toiles découpées, parfois de grands formats, rectangulaires ou carrées, tout simplement épinglées. Bouthillier revient-elle donc à la peinture, à une approche de l’art pictural que nous pourrions qualifier de moderne ?

Photo: Yan Giguère Marie-Claude Bouthillier, «Matière à tableau, bloc rouge et noir 01», 2019

Nous pourrions en effet voir dans ses oeuvres récentes — réalisées entre 2016 et 2019 — comment l’artiste insiste sur le fait que la peinture est une surface. Bien des artistes modernes ont voulu souligner cela. Cela va — au moins — de Cézanne, qui laissait des réserves sur le plan de la toile, à Lucio Fontana, qui balafrait de fentes ou qui trouait la toile tendue afin de souligner ce qu’est un tableau, une fine couche de tissu. Cette approche incarnait une sorte de déconstruction de la peinture qui a longtemps fait oublier sa nature matérielle au profit d’une illusion spatiale.

Bouthillier, avec ses acryliques sur toile de coton — des toiles qui servent pour les patrons de tailleurs ou de couturières —, insiste encore sur la matérialité de la peinture. Elle souligne entre autres la corporalité de ses oeuvres par une texture très marquée. Tout au long de sa carrière, elle a utilisé différents types de toiles — principalement de coton, mais aussi plus rarement du lin —, toiles qui absorbaient différemment le pigment. Mais cette matérialité est aussi énoncée par le fait que dans certaines oeuvres exposées, l’artiste superpose plusieurs couches de tissus collés par marouflage. Bouthillier est fascinée par le support de la peinture et ici encore, elle trouve le moyen de décliner d’une manière nouvelle cette réflexion sur la toile.

Mais Bouthillier est aussi une postmoderne. Et ces jours-ci, elle fait surtout une expo SUR la peinture. Elle souligne comment la surface, la peau de la peinture, est une membrane porteuse de rêves, matière à imaginaire. C’est une des grandes préoccupations de la démarche de cette artiste. En peinture, tout est question de strates, de superpositions de ce que nous nous permettrons de définir comme étant de fines et précieuses « poussières de temps » artistiques et historiques qui enveloppent et parfois ensevelissent le passé. On peint toujours un peu par-dessus d’autres tableaux pour effacer le passé, ou après d’autres oeuvres pour les inscrire dans de nouvelles toiles.

Toute peinture est donc un peu une installation symbolique, presque invisible, une mise en scène d’images invoquées, de fantômes d’images… On a voulu oublier cela. La peinture de chevalet semblait en particulier dire que le tableau était un objet déconnecté de son contexte, une marchandise facilement transportable et détachable de son univers symbolique. Pourtant, tout tableau — même un monochrome — est un dialogue avec d’autres tableaux ou images. Bouthillier travaille souvent là-dessus. Ici, nous pouvons sentir des liens avec la peinture abstraite ou minimaliste des années 1950, 1960 et 1970, en particulier du Québec.

Matière à tableau

De Marie-Claude Bouthillier. À la galerie McClure, jusqu’au 1er juin.