«Rejouer l’opulence d’hier»: du mobilier haute densité

Vue de l’exposition «Rejouer l’opulence d’hier» au Château Dufresne
Photo: Guy L’Heureux Vue de l’exposition «Rejouer l’opulence d’hier» au Château Dufresne

Le Château Dufresne est en voie de renaître, un souffle nouveau apporté par une exposition d’art contemporain dont les oeuvres entrent précisément en dialogue avec le lieu et son patrimoine historique. Dans Rejouerl’opulence d’hier, le travail de Mitch Mitchell, de Yannick Pouliot et de Sarah Thibault revisite des spécimens du mobilier ancien et de l’art décoratif, faisant écho à la décoration encore visible de cette résidence bourgeoise centenaire et à ses premiers propriétaires, les frères Oscar et Marius Dufresne.

Il s’agit en fait d’un retour de l’art contemporain en ces murs où le Musée d’art contemporain de Montréal a vu le jour et a séjourné quelques années, entre 1965 et 1968, avant d’être relocalisé à la Cité du Havre pour finalement s’établir, en 1992, à la Place des Arts. Le Château a ensuite davantage été connu en tant que Musée des arts décoratifs, abritant la collection qui se trouve aujourd’hui au Musée des beaux-arts de Montréal.

La prise en compte de ce passé et la visite des résidences des occupants d’origine, encore en partie meublées et décorées, s’imposent comme toile de fond dans l’exposition mise sur pied par la commissaire aguerrie Marie Perrault, qui a joué de prudence en tablant sur un choix ciblé de trois oeuvres. La proposition a le mérite de clairement afficher sa dimension réflexive consistant à révéler le lieu, son histoire, et le désir de repositionnement insufflé par sa directrice depuis peu en poste, Manon Lapointe.

Culture matérielle

C’est avec l’artiste Mitch Mitchell que Marie Perrault renoue d’abord en présentant son oeuvre Yesterday’s Peoples Tomorrow’s King (2017-2018), dont elle a vu l’élaboration lors du 35e Symposium de Baie-Saint-Paul pour lequel elle était commissaire en 2017. Au cours de cet événement, l’artiste avait devant public fabriqué une partie des composantes à la base de son installation, la réplique d’un fauteuil de style Louis XVI.

Toutes les pièces du meuble sont taillées dans des planches fabriquées par l’artiste au moyen de multiples couches de papier journal patiemment collées les unes sur les autres, pressées et séchées. Pour avoir déjà remplacé Louis XVI en lieu et place de sa personne, le fauteuil est en soi une icône du pouvoir royal. La version de Mitchell en papier journal, qui symbolise la presse écrite, rappelle toutefois le mouvement démocratique qui s’est opposé au régime monarchique.

Photo: Guy L’Heureux

Les écritures de la matière première se laissent d’ailleurs deviner sur des parties du fauteuil, révélant ce qui dans l’objet reconstitué le rend critique en regard de la référence citée. Dans sa sculpture, l’artiste concilie d’autres valeurs contraires, ajoutant en cela à sa charge polysémique. L’artiste précise avoir utilisé des hebdomadaires distribués gratuitement, comme le journal Métro, pour faire son matériau de base dont le procédé ressemble à celui des panneaux de particules de papier compressé qui entrent dans la fabrication industrielle de meubles bon marché. C’est la structure seule du fauteuil que Mitchell a retenue. Ainsi débarrassé de ses rembourrures et de ses décorations, le mobilier est plus évocateur de la scission opérée durant la Révolution française, entre le peuple et l’ancien régime, entre la masse et l’élite. La chaise est déshabillée ; les artifices du pouvoir tombés.

L’approche de l’artiste débusque dans la culture matérielle les indices de mutations sociales. Dans le domaine du mobilier, la production standardisée a pris le dessus sur le faire artisanal que s’attache pourtant à maintenir Mitchell dans sa démarche où une place cruciale est réservée au processus et au geste de faire. En témoignent les retailles de ses coupes pour les montants de la chaise qu’il a travaillés tel un ébéniste. Les fragments sont fixés au mur en grille composant une sorte de tapisserie qui n’est pas sans faire écho à la décoration présente dans le Château, mais qui évoque aussi la multitude face à la figure seule du pouvoir.

Pansu

L’oeuvre de Mitchell invite à faire un parallèle avec aujourd’hui alors qu’un dirigeant notoire a maille à partir avec les médias. Sa présentation diffère aussi de celle choisie par le Musée national des beaux-arts du Québec l’été dernier dans le cadre de l’exposition Fait main, où les copeaux étaient placés comme des artefacts de musée. Dans le présent contexte, l’oeuvre déjà riche de sens se démarque favorablement de deux autres qui s’inscrivent néanmoins avec cohérence dans l’ensemble.

Revoir ici Se suffire à soi-même (2005) de Yannick Pouliot confirme l’efficacité de cette proposition, qui revisite un divan de style baroque en lui apportant un renflement au niveau du siège. Pansu, le mobilier évoque l’enflure des narcissiques et l’esbroufe propre aux apparats ; sous les apparences pompeuses se trouve une vacuité sans nom. La dimension théâtrale implicite au style baroque est soulignée par des objets d’art décoratifs que la commissaire a choisi de présenter en vitrine pour enrichir la lecture des oeuvres d’art contemporain et du lieu avec son patrimoine. Aussi, une chaise de style Louis XVI permet d’apprécier le caractère classique, et donc plus réservé, du modèle étudié par Mitchell.

Entre les deux se trouve l’oeuvre de Sarah Thibault, jeune artiste formée en joaillerie dont il faudra suivre l’évolution. Le tapis qu’elle présente laisse croître en hauteur son motif décoratif, une volute végétale qui lui donne des airs de jardin factice. Ostentatoire à l’excès, l’ornementation se complaît et s’annule à la fois, se veut le signe d’une élévation sociale et de sa chute inévitable.

Rejouer l’opulence d’hier

Château Dufresne, 2929, avenue Jeanne-d’Arc, jusqu’au 2 juin