Arts visuels: Douglas Coupland, l’ego de plastique

Douglas Coupland, qui a grandi à Vancouver, a beaucoup réfléchi à l’identité canadienne. Mais il insiste pour dire qu’il n’a pas d’idées politiques; tout au plus des sensibilités.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Douglas Coupland, qui a grandi à Vancouver, a beaucoup réfléchi à l’identité canadienne. Mais il insiste pour dire qu’il n’a pas d’idées politiques; tout au plus des sensibilités.

Dans le maelström d’objets disparates qu’il tente de structurer en vue de l’ouverture de l’exposition que lui consacre la Galerie Division à Montréal, Douglas Coupland est assis sur le coin d’une table et réfléchit. À côté de lui est posé un bâton de dynamite de marque CIL auquel est relié, par deux fils électriques, un ancien réveil matin en bakélite coloré. Que fait là cette bombe artisanale ? Douglas Coupland, 57 ans, se lève bien droit et me sourit.

« Ma mère habitait au coin de la rue à Westmount où une bombe du FLQ a sauté. Voici la reproduction de cette bombe. » C’était le 17 mai 1963. Ce jour-là, le Front de libération du Québec avait planté douze bombes dans des boîtes aux lettres, au coeur du quartier le plus huppé de la métropole. À l’époque, Douglas Coupland, connu pour son roman intitulé Génération X, sorte de manifeste de la génération issue du baby-boom, n’était encore qu’un tout jeune astéroïde, loin d’être lancé dans l’orbite de la célébrité.

Cet épisode du FLQ l’a marqué au point d’en concevoir une oeuvre, désormais détruite, dont il a néanmoins préservé cette pseudo-bombe. « L’oeuvre originale comportait aussi des annonces de Pepsi, trouvées aux portes d’anciens dépanneurs. On appelait les Canadiens français des Pepsi, par mépris ». Cette boisson gazeuse étant réputée moins chère que les autres. Elle était donc bonne pour les pauvres…

 
Photo: Daniel Faria Gallery L’œuvre «Tsunami Study 14».

Coupland a grandi à Vancouver, mais est revenu à l’occasion à Montréal, où il a étudié une année à l’université McGill. « Une année catastrophique ! Je refuse, depuis ce temps, de me soumettre à un examen, à tous les examens. » Il accepte néanmoins les entrevues, tout comme les photographes. Avant la parution de son premier grand best-seller, sans un sou, il reviendra à Montréal par dépit. « Je n’avais rien à faire. J’habitais le ghetto McGill. Le jour, je prenais le métro. J’allais d’un bout à l’autre de la ligne verte pour scruter les gens. Je les regardais tous attentivement, un à un, pour percer leurs secrets. Chaque personne a son secret. Et je crois que je suis très bon pour les deviner. » Vous connaissez le mien, M. Coupland ? Bref silence. « Si je vous le disais, je devrais vous tuer ensuite. »

Occuper la journée

Pourquoi les arts visuels ? L’époque où il était, en Colombie-Britannique, étudiant aux beaux-arts a été une des plus heureuses de sa vie, dit-il. « Pourquoi ne pas poursuivre une année de bonheur à travers toute son existence ? Écrire est une chose qu’on ne peut pas faire toute la journée. Vous pouvez écrire environ deux heures, deux bonnes heures. En général le matin. Ensuite, c’est plus difficile. Rien ne vient. Rien de bon, en tout cas. Ça ne vient tout simplement pas. Mais il reste encore 14 heures, à peu près, où il faut occuper votre cerveau dans la journée ! Alors j’ai voulu faire autre chose. Trouver à occuper toute ma journée à créer. »

Au large de Vancouver, quand on regarde bien, on voit le Japon. Depuis la côte, Coupland le voit bien. Il le voit sans arrêt. S’il lui arrive de prendre l’avion pour s’y trouver de plain-pied, c’est beaucoup parce qu’il adore les produits japonais. Leurs emballages, leurs présentations graphiques, les couleurs. À l’occasion d’un séjour, il a acheté une bouteille de lessive, couronnée d’un capuchon qui a l’allure d’une couronne royale. « Après les tsunamis de 2011, en me promenant au bord de l’eau en Colombie-Britannique, j’ai trouvé exactement la même bouteille. » La neuve et la délavée sont placées côte à côte, sous une vitrine en plexiglas, dès l’entrée de la Galerie Division. Plusieurs oeuvres de Coupland sont composées à même des débris de plastique rejetés sur les côtes canadiennes par le tsunami japonais.

« Quand j’avais neuf ans environ, il y a eu un déversement de pétrole lourd sur la côte. Le pire pétrole de tous. Il n’y avait rien pour réagir à cette catastrophe. On descendait l’ancien chemin forestier qui conduisait jusqu’à l’eau. Les oiseaux étaient pleins d’huile. On essayait de ramasser… On ne pouvait rien faire. »

 
Photo: Daniel Faria Gallery «Freon»

Tout a changé à son sens à compter du début des années 1970, sans pour autant que cela ne se matérialise dans une pensée formelle immédiate. « Il y a des choses qu’on ne voit pas tout de suite, mais qui restent en nous. Je suis par exemple un collectionneur d’art, mais je ne m’explique pas toujours tout de suite ce qui me fascine », dit-il en me montrant des photographies de Denis Darzacq, qu’il affectionne. « Je suis touché d’abord par quelque chose, puis ensuite j’apprends à comprendre pourquoi. Chez moi, il y avait une grande oeuvre où l’on voyait des avions. Une amie m’a dit un jour : « Ton père était pilote de jets, non ? ». Je n’y avais jamais pensé en l’achetant ! Et tout d’un coup, quelque chose en moi s’est allumé. Des choses anciennes finissent pas en éclairer d’autres, comme ce déversement de pétrole. »

Le temps du plastique

Le plastique le fascine. « J’ai l’impression que nous sommes tous devenus de petites pièces de plastique, des figurines qu’il est possible de faire fondre, d’écraser, mais qui conservent en fait les mêmes proportions en diminuant. »

Coupland collectionne les bombes aérosol anciennes, celles d’avant le temps des codes-barres — une de ses passions —, à l’époque où la pression était assurée par le fréon, ce gaz à l’impact environnemental énorme. Plusieurs de ces bombes sont de marque Testor, fabricant de produits voués à décorer les modèles réduits de plastique avec lesquels les adolescents s’amusent. Dans le vaste univers du plastique, Coupland s’intéresse aussi aux étagements colorés de blocs Lego, qui deviennent pour ainsi dire d’étroits tableaux dignes de Molinari, ou encore des tours de plastique qui, photographiées depuis le ciel, donnent à penser à des oeuvres de Claude Tousignant.

Il a beaucoup réfléchi à l’identité canadienne, jusqu’à recomposer à sa manière des tableaux de Lawren Harris du Groupe des Sept. Mais il insiste pour dire qu’il n’a pas d’idées politiques; tout au plus des sensibilités. « Je n’aime pas être pris dans une idéologie. Je suis l’électeur indécis ultime. Je reviens du Texas. J’ai entendu des pro-Trump, très convaincants. Je me trouve ensuite à Berkeley, et j’entends le point de vue contraire… Je n’ai pas envie d’abdiquer, en me plaçant d’un côté ou de l’autre d’une idéologie. »

Ce touche-à-tout affirme ne pas avoir vu venir le moment où ses oeuvres en viendraient à traiter d’environnement. Lui qui est pourtant, depuis trente ans, une éponge capable d’absorber les sensibilités du moment pour les recomposer dans des romans à l’écriture au style assez clinique, comment n’a-t-il pas pensé que le temps était à l’environnement ? Il réfléchit. « Ah non ! Je vous assure que je n’ai pas vu venir ça dans ma démarche. »

Impossible de ne pas lui demander si un nouveau livre se trouve en chantier sur sa table. « Oui. J’écris. » Un sujet imprévisible aussi ? « La religion. »

Douglas Coupland

En collaboration avec la Daniel Faria Gallery. À la Galerie Division, jusqu’au 6 juillet.