«Répliques»: le socle du monde de l’art

Mathieu Latulippe, «Sans titre, Histoire naturelle», 2008
Photo: Bettina Hoffman Mathieu Latulippe, «Sans titre, Histoire naturelle», 2008

L’artiste Emmanuel Galland est bien actif ces temps-ci. Et à travers tout le Québec. En mai débutera une exposition de ses photographies au Centre des arts et de la culture de Chicoutimi. Puis, du 28 juin au 18 août, en duo avec François Lalumière, il présentera l’expo JE\TU à Regart,centre d’artistes en art actuel à Lévis.

Mais le commissaire Emmanuel Galland n’en est pas moins occupé. En 2019-2020, il sera commissaire en résidence au centre d’artistes Le LOBE à Chicoutimi, lieu où il développera une recherche autour de l’artiste Jean-Jules Soucy. Et ces jours-ci, il présente à Montréal la quatrième incarnation de son cycle d’expositions sur la place du socle dans l’art contemporain québécois.

Rappelons que cette série d’expos a débuté en février 2017 à Action Art Actuel — situé à Saint-Jean-sur-Richelieu — avec des oeuvres réfléchissant cette question du socle, mais en se concentrant autour des notions de monumentalité et paradoxalement de ses liens avec la picturalité. Le ton était donné. Galland voulait se pencher toutes les ramifications du socle dans le domaine des arts, et pas seulement dans sa filiation avec la sculpture.

Puis a suivi au printemps 2017, au centre B-312 de Montréal, une version totalement différente de cette présentation autour de la question bien actuelle du reenactment ou, pour tenter de traduire ce concept, de la réitération-réactivation. Par le passé, plusieurs artistes y avaient exposé des « oeuvres-socles » — expression très pertinente de Galland pour décrire un pan de l’art actuel. Il décide donc de remont(r)er dans l’espace de la galerie, presque au même endroit où elles firent présentées, des pièces de Valérie Blass, de Chloé Desjardins, d’Adam Basanta…

Et finalement, à l’été 2018 à la galerie d’art Stewart Hall à Pointe-Claire, il offrit une version plus iconoclaste de son thème avec des oeuvres sculpturales, installatives, mais aussi photographiques qui remettaient en question le socle.

Artistes en dialogues

Dans ce projet élaboré par Galland, l’usage polysémique du socle à travers les formes d’art et les décennies se trouve mis en abyme dans une expo qui elle-même est en continuelle réécriture, totalement plurivoque. Les socles y deviennent comme des poupées russes s’emboîtant symboliquement les uns dans les autres, cachant toujours d’autres usages et variations formelles. Une répétition de socles, qui comme dans l’oeuvre de Brancusi forment une sorte de colonne sans fin.

Cette fois-ci, cette déclinaison du socle se fait sous l’angle des répliques, notion qui donne d’ailleurs son titre à l’événement. Elle regroupe quatorze artistes contemporains réunis en dialogues entre eux, avec l’histoire de l’art, mais aussi plus spécifiquement avec plusieurs oeuvres de la collection d’art de l’Université de Montréal. Cela donne un lieu à un échange totalement fascinant qui met le spectateur dans une situation de course aux trésors formels et intellectuels. Alfred Pellan côtoie Edmund Alleyn et Paryse Martin, Louis Comtois se rapproche de Nadia Myre ainsi que de Pierre et Marie…

 
Photo: Émilie Dumais Pierre et Marie, «Ici et maintenant», 2015

John Boyle-Singfield présente un Sans-titre (Coke Zero) de 2012 qui pose un regard critique sur Condensation Cube (1963-1965) de Hans Haacke, mais aussi plus généralement sur l’art minimaliste. La pièce Cataracte (1995) de Marie-France Brière, sorte d’installation-sculpture composée de deux éléments — qui eux-mêmes incarnent donc une forme de dialogue à l’intérieur même de l’oeuvre — est intelligemment placée à proximité d’un tableau de Marcel Barbeau et d’une gravure d’Yves Gaucher. Les formes abstraites utilisées par ceux-ci se révèlent soudainement être des colonnes revisitées. Les rectangles en à plat présents dans ces oeuvres modernes se montrent encore plus comme des éléments structurants, comme des bases donnant une forme de monumentalité à ces images. C’est là le grand intérêt de cette version de Socle.

Galland arrive à ajouter des couches supplémentaires aux sens habituellement conviés par le socle, et ce, même dans des oeuvres où cette forme se trouve évoquée. Autre exemple pertinent : en regardant une des pièces de Mathieu Latulippe, maquette intitulée Étude pour la réalisation d’un immeuble en plastique biodégradable (2010), le visiteur saisira comment tout un pan de l’architecture moderne a élaboré des bâtiments qui, dans leur forme épurée, ressemblent à de gigantesques socles.

Une expo qui, avec une pointe d’humour, dévoile comment le socle continue de hanter l’art et le monde actuel.

Répliques: Statuer IV. Les figures du socle

Commissaire : Emmanuel Galland. Au Centre d’exposition de l’Université de Montréal jusqu’au 14 septembre.