Pourquoi les grands musées québécois ne vendent-ils jamais d’œuvres?

Le tableau intitulé «Quebec, Winter», du peintre montréalais A.Y. Jackson, sera mis aux enchères à la fin mai par le Musée des beaux-arts de l’Ontario.
Photo: Maison de vente aux enchères Heffel Le tableau intitulé «Quebec, Winter», du peintre montréalais A.Y. Jackson, sera mis aux enchères à la fin mai par le Musée des beaux-arts de l’Ontario.

Les collections muséales québécoises refusent de vendre certaines de leurs œuvres même si leurs statuts le permettent. Premier d’une série de deux textes sur la pratique de l’aliénation.

L’aliénation a ses raisons. Le Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO) offrira aux enchères, à la fin mai, dix-sept œuvres (dont une majorité sur papier) de A. Y. Jackson (1882-1974), membre du célèbre Groupe des Sept. L’argent recueilli servira à acquérir des œuvres d’autres artistes sous-représentés, des signatures autochtones notamment.

L’établissement pense amasser autour de 660 000 $ avec cette série de ventes étalée sur trois soirées. À lui seul, le tableau Laurentian Hills pourrait en rapporter la moitié.

À lire aussi

Le choc des traditions

« Les collections d’art sont dynamiques et nécessitent du raffinement au fil du temps, explique par courriel Julien Cox, directeur adjoint et conservateur en chef du musée. L’AGO est actuellement engagé dans un important examen stratégique de sa collection et détermine les domaines dans lesquels la collection doit évoluer afin de répondre aux besoins des visiteurs d’aujourd’hui et de demain. Les œuvres de Jackson ont été sélectionnées parce qu’il est exceptionnellement bien représenté chez nous. » Le musée torontois en possède 120 autres, et en expose sept en ce moment dans ses salles.

La pratique de la vente, même pour la meilleure des causes, est jugée taboue et sacrilège de ce côté-ci de la rivière des Outaouais. « Nous avons une politique d’aliénation, mais elle n’a jamais été appliquée et, à ma connaissance, nous n’avons jamais aliéné une œuvre », résume John Zeppetelli, directeur du Musée d’art contemporain de Montréal (MACM), fondé en 1964.

« Nous ne vendons pas, peut-être parce que nous sommes un musée d’État, poursuit M. Zeppetelli. Nous collectionnons pour l’État, pour la collectivité, pour le futur. Nous sommes un pur produit de la Révolution tranquille. Les musées privés ont peut-être une autre relation avec leur public et la pérennité. »

Nous collectionnons pour l’État, pour la collectivité, pour le futur. Nous sommes un pur produit de la Révolution tranquille.

Le MACM abrite maintenant plus de 8000 œuvres, dont un petit pourcentage en montre, bon an mal an, avec un roulement tous les trois ou quatre mois des expositions de la collection permanente par la série intitulée Tableaux. Ce trésor s’enrichit de 50 à 75 ajouts par année, surtout par des dons. Le projet de rénovation à l’étude de son immeuble de la Place des Arts prévoit l’agrandissement des espaces d’entreposage.

« Dans dix ou vingt ans, il faudra encore agrandir les espaces d’entreposage, admet le directeur. Le musée se nourrit des nouvelles œuvres, et on en veut. Nous bâtissons et nous accumulons quelque chose de précieux, un patrimoine important pour les visiteurs actuels et les générations futures. »

Le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) agit dans le même sens boulimique et rétentif. Il rassemble maintenant plus de 40 000 œuvres, dont plus de 1300 (3 %) présentement en montre dans les seize salles dites permanentes.

Un choix étonnant

Nathalie Bondil, directrice du MBAM, établissement frère de l’AGO, ramène l’aliénation à deux cas de figure qui reviennent à pallier soit un manque d’œuvres soit un manque d’espace pour les œuvres.

« Je peux comprendre qu’un musée de traditions populaires décide, par exemple, de vendre ou d’échanger quelques exemplaires d’une chaise déjà en surnombre dans ses collections », dit-elle tout en ne trouvant pas pour autant que la critique de l’accumulation s’applique à son musée. Le très encyclopédique MBAM, dont les origines remontent au milieu du XIXe siècle, vient aussi de passer la barre des 43 000 œuvres collectionnées, dont environ 10 % en exposition. Les plus grands musées du monde en rassemblent des millions.

Mme Bondil trouve par contre pour le moins douteux la pratique qui consiste à aliéner un artiste pour en acheter un autre. Elle ne cite pas ce cas concret, mais c’était bien la logique derrière la tentative ayant récemment échoué au Musée des beaux-arts du Canada. L’établissement souhaitait vendre, chez Christie’s à New York, à la mi-mai, la toile La tour Eiffel de Chagall. Les millions récoltés auraient été consacrés à l’achat du Saint-Jérôme de David appartenant à la fabrique Notre-Dame de Québec.

L’aliénation demeure théoriquement possible pour le Musée des beaux-arts, qui l’a déjà pratiquée par le passé. « Nous avons d’ailleurs fait de grosses bêtises, mais il y a cinquante ans », dit la directrice en citant la vente d’un tableau du préraphaélite Edward Burne-Jones au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

« Le musée a vendu des artistes absolument majeurs qu’on serait incapables de racheter aujourd’hui. C’était dans un lointain passé et on ne le fait plus aujourd’hui. Le sujet revient régulièrement, mais la cause est entendue. »

Mme Bondil cite le cas récent et controversé du Musée de Baltimore, qui a écoulé des œuvres d’Andy Warhol, de Franz Kline et de cinq autres artistes, tous des hommes blancs, pour en acquérir d’autres de femmes ou de groupes minoritaires dont Jack Whitten, Isaac Julien et Amy Sherad. « Ça a été un choix assez étonnant, dit-elle. Mais du point de vue étatsunien, l’aliénation est un processus tout à fait classique. »

Au total, deux positions fermes semblent effectivement s’affronter, disons l’américaine et l’européenne, pour faire court. De ce côté-ci de l’Atlantique Nord, la collection muséale est vue comme une entreprise vivante constamment en redéfinition. De l’autre bord, les collections nationales de France ou de Russie, héritières des trésors royaux et impériaux, sont vues comme infaillibles, intouchables et inaliénables.

« Au Québec, on est très sensibles à la réalité française », dit Mme Bondil, elle-même formée en histoire de l’art à l’École du Louvre.