«(Im)possible Labor»: éprouver le réel du travail

Vue de l’exposition à Diagonale.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Vue de l’exposition à Diagonale.

Dans l’exposition de Marie-Andrée Godin, tout se passe en périphérie, bien que la pièce maîtresse accapare avec majesté le sol. Il s’agit d’un tapis tissé à poils longs qui s’étend avec pesanteur dans l’espace alors que ses couleurs claires apportent une légèreté, tout comme les quelques formes organiques qui parcourent la surface. Il n’en tient qu’à nous d’en faire l’expérience comme le souhaite l’artiste, qui crée de la sorte une aire de détente, de non-travail, tout à fait opposée au labeur éprouvant qui a rendu possible sa fabrication.

Le tapis est une confection de l’artiste, précise un texte posé au mur, qui révèle bien d’autres informations et qui s’avère un élément nodal de l’installation. En pourtour, donc, ce texte fait mine de rien, mais tout y conduit, à commencer par l’aménagement de l’espace. Une voie de circulation, partiellement encadrée d’un rideau sombre, est dégagée autour du tapis et conduit inévitablement vers lui. Il prend la forme d’un journal de bord où l’artiste évoque son processus de travail, les nombreuses heures passées sur la machine à tapisserie qui l’ont en marge lancée dans une recherche sur le rôle des femmes au Bauhaus, école notoire qui a vu le jour il y a 100 ans en Allemagne.

Pour cette première exposition en solo à Montréal, Godin, qui a fait ses premières armes à Québec, arrive avec un travail développé en Finlande, où elle poursuit des études doctorales à l’Université Aalto. Là-bas, dans les ateliers à sa disposition, le métier à tisser lui a inspiré ce projet qui s’inscrit dans un cycle amorcé en 2017 portant sur le féminisme, la magie et le postcapitalisme, le WWW3 (WORLD WIDE WEB/WILD WOMEN WITCHES/ WORLD WITHOUT WORK).

Textile

Adepte de la performance, la jeune artiste situe le geste au coeur de sa démarche. Aussi, c’est l’action répétée de son corps avec la machine à tisser, dans le but de réaliser le tapis aux dimensions ambitieuses, qui a nourri ses réflexions autour du travail des femmes, comme en témoignent les lignes de son journal de bord. Elle raconte avoir voulu tromper la monotonie et l’inconfort, voire les douleurs, du labeur en écoutant des balados, qui ont ensuite mené à de nombreuses lectures. En citant entre autres les mots de la philosophe Simone Weil à propos de son expérience à l’usine, Godin établit un parallèle, suggérant qu’elle aussi doit faire l’épreuve du réel pour connaître la condition liée à un travail qui n’est pas le sien a priori.

Ses lectures se concentrent sur les femmes du Bauhaus. Dans cette école où se pratiquaient de concert l’architecture et les arts appliqués, et malgré un désir de réconciliation de toutes les formes d’art, la tapisserie, qui était l’apanage des femmes, était jugée mineure. Le fondateur de l’école, Walter Gropius, rapporte Godin, estimait que les femmes n’arrivaient pas à concevoir l’espace, ce qui les destinait naturellement aux ouvrages en deux dimensions, dont la tapisserie, les confinant ainsi à un rôle de second plan. Plusieurs d’entre elles, dit un ouvrage consulté par l’artiste, étaient mariées à des artistes aussi au sein du Bauhaus, auxquels elles se dévouaient au détriment de leur propre avancement, restant en marge des figures dominantes.

Les réflexions de Godin butinent d’une référence à l’autre, esquissant un portrait des femmes du Bauhaus au moyen de fragments textuels cousus ensemble. Visible, le collage atteste d’un savoir polyphonique qui donne à penser le singulier dans ce qui est commun et collectif. C’est la dimension que l’artiste cherche visiblement à donner à son installation qui, si elle est physiquement achevée, a été conçue pour être le théâtre d’échanges. Rencontrée à la galerie, l’artiste se préparait à accueillir le public au sein de l’installation pour y mener une discussion. Le vernissage avait auparavant permis à plusieurs personnes de se rassembler sur le tapis, revoyant ainsi les rituels propres à ce genre d’événement.

Domestique

Plus tard, en mai, aura également lieu une conférence de Camille Robert sur le travail ménager, un travail invisible sur lequel les féministes ont contribué à dégager de nouvelles perspectives. L’installation propose justement un endroit qui se veut à la jonction de la maison et de l’espace public. Le tapis apporte une intimité qui est démentie par ses dimensions imposantes.

De même pour les pans de rideaux qui couvrent deux murs de la galerie : ils donnent au lieu un caractère à la fois domestique et théâtral. Le rideau repose par ailleurs sur une conception artisanale, pour laquelle Godin dit avoir pu compter sur sa mère, un savoir-faire dont la transmission ajoute au propos de l’installation. Entre la maison et le Bauhaus, la situation historique des femmes s’équivalait : l’intégration au Bauhaus reconduisait une iniquité pour les femmes malgré les apparences d’émancipation.

Dans l’exemple du Bauhaus, où sont nés le design et l’architecture de style international, l’artisanat a finalement été relégué pour faire place à l’utopie moderniste avec pour credo le progrès. En revisitant librement ces références — avec les techniques du tissage, de la couture et des motifs décoratifs plus près du dadaïste Hans Arp —, Marie-Andrée Godin tente une approche politique du travail que son journal de bord propulse dans le présent avec un lexique inspiré du WWW, de la mondialisation.

La référence au Bauhaus, en somme, ne devrait pas occulter la situation actuelle des femmes dans le monde du travail et de l’économie. Comme l’artiste l’écrit, en conclusion, à propos de son projet : « Ce n’est pas un travail à propos des femmes du Bauhaus. »

(Im)possible Labor

De Marie-Andrée Godin à Diagonale, 5455, avenue de Gaspé, salle 110, jusqu’au 8 juin.