Yoko Ono, la casseuse de conventions

L’œuvre «Peinture au plafond, peinture du oui» de Yoko Ono
Photo: Studio One L’œuvre «Peinture au plafond, peinture du oui» de Yoko Ono

Selon le degré de connaissance qu’on a de Yoko Ono, on peut lui accoler toutes sortes d’étiquettes, vraies ou fausses. La femme de John Lennon. Celle qui a brisé les Beatles. La chanteuse à la voix dissonante. La dame de 86 ans qui semble cultiver une image publique de malcommode. Ou encore la visionnaire qui a laissé une marque indélébile sur le monde de l’art visuel.

C’est cette dernière étiquette, peut-être la moins connue du lot dans le grand public, qui est au cœur de la nouvelle exposition — gratuite — Liberté conquérante, présentée à Montréal à la Fondation Phi pour l’art contemporain (anciennement DHC/Art).

Yoko Ono y est célébrée de deux façons, aux deux adresses de la Fondation — qui se trouve par ailleurs à un jet de pierre du Centre Phi. D’une part, Liberté conquérante s’attarde aux « instructions » de Yoko Ono, une approche artistique selon laquelle ses œuvres sont en quelque sorte des marches à suivre. Et de l’autre, l’expo s’attarde au travail commun d’Ono avec John Lennon, autour de la thématique de la paix — dont les fameux bed-ins.

Photo: Rafa Rivas Agence France-Presse Yoko Ono

Même si elles datent du début des années 1960 — même de 1955 pour Lighting Piece —, les instructions d’Ono sont un peu déstabilisantes aux premiers contacts. Il ne s’agit parfois que de quelques mots sur le mur, des directives souvent poétiques et ludiques. Comme pour Œuvre de son II : « Écoutez votre respiration / Écoutez la respiration de votre enfant / Écoutez la respiration de votre ami / Continuez à écouter. »

Beaucoup de créations permettent aussi au visiteur d’interagir avec elles — c’est même là l’essence de celles-ci. On jette un regard à gauche, puis un regard à droite, à la recherche d’une approbation officielle. Mais il faut plonger et créer avec Yoko, à distance, par procuration.

Par exemple, la fameuse Peinture au plafond, peinture du oui, où on monte sur un escabeau avec une loupe pour lire un tout petit « yes » au-dessus de nos têtes. L’histoire veut que ce soit cette œuvre qui a été le premier contact entre lui et Ono.

Yoko Ono a créé quelque chose qui est très important, la désacralisation de l’œuvre



Autre exemple, cette Peinture pour enfoncer un clou à coups de marteau (1966), où l’on doit s’exécuter dans une toile blanche. Petites palpitations, grand sourire. Même effet quand il faut plonger le pinceau dans les contenants de couleur et peindre sur une grande toile blanche, ou quand on peut jouer aux échecs, mais avec des pièces blanches des deux côtés.
 

Désacraliser

« Cette question de la participation est extrêmement importante, soulignait mercredi le co-commissaire Gunnar B. Kvaran. Jusque-là, les artistes avaient collaboré entre eux, mais il y avait toujours cette limite avec le spectateur. Et c’est Yoko Ono qui va ouvrir cette possibilité pour le visiteur d’interagir avec les objets. Elle a créé quelque chose qui est très important, la désacralisation de l’œuvre. »

Et pourtant, cinquante ans plus tard, la plupart des visiteurs sentiront cette fébrilité à s’exécuter devant les « instructions », car notre rapport à l’art se fait encore beaucoup par les grands musées — où il y a des lignes à ne pas dépasser, des cloches de verre, des interdictions d’utiliser un flash.

« Nous sommes tellement disciplinés maintenant, confirme Cheryl Sim, l’autre commissaire de Liberté conquérante. Et d’une certaine manière, Yoko Ono nous donne la liberté de compléter les œuvres [en jouant avec] notre bagage de visites de musées. »

Le résultat permet de comprendre de façon limpide que « l’art fait partie de nos vies quotidiennes », d’ajouter Mme Sim, d’autant que dans le cas de plusieurs « instructions », l’art vit dans nos têtes.

Et dans d’autres cas, il vivra sur place aux côtés des autres visiteurs, avec qui il sera presque inévitable de créer un contact. Vous essaierez d’entrer dans un grand sac de toile noire à côté d’un inconnu sans échanger au moins un sourire !

À noter, Caroline Andrieux, fondatrice de la Fonderie Darling et historienne de l’art passionnée de Yoko Ono, a créé un coin au sous-sol dédié à D’un pamplemousse, un recueil de poésie et aussi une œuvre performative d’Ono — par ailleurs montrée à Montréal en 1961 à l’invitation de Pierre Mercure.

Photo: Studio One L’œuvre «Peinture au plafond, peinture du oui», invite le visiteur à monter sur un escabeau avec une loupe pour lire un tout petit «yes» au-dessus de sa tête. L’histoire veut que ce soit grâce à cette œuvre que John Lennon a eu un premier contact avec Ono.

Faire la paix avec John

Il faut sortir dans la rue et faire quelques pas sur les pavés du Vieux-Montréal jusqu’à l’autre pavillon pour explorer le second volet de l’exposition Liberté conquérante, celui-là consacré au travail commun de Yoko Ono et John Lennon.

C’est la notion de paix qui est au centre de ces créations et performances collectives, comme le montre d’emblée la présentation vidéo de George Fok, livrée sur trois écrans contigus — un peu comme dans la première salle de l’exposition sur Leonard Cohen au MAC.

Le son, la musique et la vidéo prennent une grande place dans L’art de John et de Yoko Ono — on se promène d’ailleurs avec un casque d’écoute à brancher à différents endroits de cette visite abondamment agrémentée de photos, dont plusieurs de Gerry Deiter.

Évidemment, il était impossible de passer sous silence le bed-in pour la paix de Montréal, qui s’est déroulé il y a 50 ans. Mais l’exposition fouillée embrasse plus large et s’attarde aussi au bed-in d’Amsterdam qui l’a précédé, ainsi qu’à l’étape torontoise qui les a reliés.

Après son étape montréalaise, Liberté conquérante se déplacera d’ailleurs à Amsterdam, en 2020.

Liberté conquérante

À la Fondation Phi pour l’art contemporain. Au 451 et au 465 rue Saint-Jean, Montréal. Du 25 avril au 15 septembre. Entrée libre.