«Portraits intimistes»: le transgenrisme photographique

George Steeves, «Daisy in Blue», 2017
Photo: La Castiglione George Steeves, «Daisy in Blue», 2017

La galerie La Castiglione, la seule consacrée entièrement à la photographie, comme se plaît à clamer sa directrice-propriétaire et unique employée Marie-Josée Rousseau, a réuni quatre artistes autour du thème du corps humain. Un corps hors clichés, ne serait-ce que parce que ce quatuor (Donigan Cumming, JJ Levine, George Steeves, Andrea Szilasi) s’évertue à représenter la différence.

Le sujet est cru, charnel, autant avec ses imperfections que ses beautés. Il est politique aussi, non pas difforme, mais non conforme aux canons, aux moeurs sociales. Il est réel, mais a un pied dans l’imaginaire et dans la transgression de la simple apparence. On est loin, disons, des réseaux sociaux.

L’exposition s’intitule Portraits intimistes, tant la figure humaine est montrée telle qu’elle est — et la plupart du temps nue. Cependant, c’est l’idée de rompre avec les us, y compris ceux en photo, qui rapproche les quatre artistes. Il s’agit de quatre cas de transidentité photographique.

Les puristes pourraient être choqués, tout comme les âmes sensibles qui s’arrêteront devant une grossesse masculine (l’oeuvre Harry Pregnant, de JJ Levine) ou des images frôlant la pornographie (la série de George Steeves). Sauf qu’ici, rien ne part du principe de choquer pour choquer, tout repose sur une cohérence entre le propos et la forme.

Techniques mixtes

JJ Levine, le plus militant du groupe, fait de sa réalité transgenre le sujet de la série Queer Portraits, dont on a droit à trois exemples. Il ne se met pas en scène, si ce n’est que de manière indirecte, par le biais des photos de ses ami(e)s.

Ambiguë, l’appartenance à un genre demande à être redéfinie, à l’instar du portrait de l’individu enceint, si naturel pourtant. Chez Levine comme chez Andrea Szilasi, le procédé d’impression relève de l’énigme, placé à cheval entre des techniques.

Photo: La Castiglione Andrea Szilasi, «Woven Skin and Text», 1996

Szilasi s’est fait un nom grâce à ses images complexes, fabriquées à même la main. On l’associe souvent à l’art du collage plutôt qu’au photomontage. L’expo donne la preuve de la diversité de sa pratique, au point où sa section est la moins homogène des quatre.

On retient d’elle sa fascination pour le jeu avec l’unité des corps qu’elle photographie, s’appuyant sur des effets de miroir, de profondeur et de contraste. La plus récente de ses cinq photos exposées, Mirror Skul (2015), reconstruit un crâne en même temps qu’elle le dédouble.

Depuis près d’un demi-siècle, Donigan Cumming se penche sur la marginalité, sans compromis et en respect de ses sujets. Troublantes, ses images ne tombent pas pour autant dans le pathos. La série Les pleureurs (1994), réalisée pour une expo à Paris et présentée ici pour la première fois au Québec, explore la vieillesse et l’émotion masculine comme un hommage à trois figures.

Les pleureurs a quelque chose de sculptural dans la pose des personnages et dans la manière que Cumming les photographie, en tournant autour d’eux.

Ce travail sur modèle, l’artiste l’a repris par le biais du dessin bien des années après, une fois séparé de ses amis « par leurs morts ». Les portraits au crayon n’en sont pas moins aussi véridiques que les photos des Pleureurs.

Sans censure, mais plus soft

Le clou de l’expo, cependant, se trouve du côté de George Steeves, un artiste rarement exposé à cause de ses manières directes d’aborder la condition humaine et la sexualité. La Castiglione présente une série inédite tirée des archives de ce vieux routier de la photographie basé à Halifax.

L’artiste a lui-même retouché à la peinture à l’huile ses tirages à l’argentique. Il recouvre ainsi, sans les cacher, les corps de ses sujets, et colore ce qui était jusque-là du noir et blanc.

Le travestissement est ici double, et davantage. Au niveau de la matière, ou de l’objet artistique, et au niveau du contenu. Masqués par ici, bras teinté par là, les personnages ont de nouvelles identités. Steeves, qui a lui-même eu une double identité par sa carrière d’ingénieur, a quelque peu atténué la teneur explicite des portraits.

Si une érection reste une érection, ici, elle est comme plus acceptable. L’enrobage peint est digne sinon du théâtre, du carnaval. L’artiste a volontairement cherché cet effet, après avoir retouché des portraits de sa femme malade. Il lui fallait rendre le cancer plus supportable, autant en image que dans la réalité.

La frontière entre art et pornographie est mince chez celui qui a admis un jour avoir accepté que ses images soient cantonnées à des cabinets fermés plutôt qu’aux murs d’une galerie. Les voici à La Castiglione, dans une forme plus soft, certes.

La galeriste n’a cependant rien censuré. Même que l’accrochage insiste sur les intentions troubles du photographe. Un double autoportrait, entre ange et démon, ouvre le parcours, suivi de regroupements thématiques, le « surmoi » de l’artiste d’une part, le ça, cette chose si terrible, d’autre part.

Portraits intimistes

Avec Donigan Cumming, JJ Levine, George Steeves et Andrea Szilasi. À la galerie La Castiglione, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, jusqu’au 11 mai.