La pensée en action de Valie Export

Valie Export, «Stand up. Sit down», 1989 (étude).
Photo: Valie Export Center/Lentos Kunstmuseum Linz Valie Export, «Stand up. Sit down», 1989 (étude).

L’exposition de Valie Export chez Vox présente un ensemble de vitrines avec un nombre impressionnant de documents à lire. De celle qui est associée au féminisme des années 1960-1970, vient à l’esprit des œuvres iconiques qu’il sera presque vain de repérer dans l’exposition, qui met plutôt l’accent sur les dimensions méconnues d’une artiste qui se définit autant dans la réalisation d’œuvres que dans la recherche, et même dans leur processus d’archivage.

La question se pose d’emblée avec la performance dont relèvent les œuvres notoires de l’artiste autrichienne, rendues mythiques par la documentation qui en conserve les traces, et qu’il convient d’évoquer ici. Dans Tap and Touch Cinema (1968), elle invite le public à toucher sa poitrine nue, dissimulée sous une boîte de carton dotée de rideaux, tel un théâtre. Pour Action Pants : Genital Panic (1969), elle pose, arme à la main, portant un pantalon découpé au pubis, avec un regard frondeur fixant la caméra. En opérant dans l’espace public, ces œuvres voulaient désamorcer le regard voyeur qui fait du corps féminin un objet sexuel passif, thème féministe abordé avec radicalité par Export qui, durant ces années-là, s’inscrivait dans la mouvance de l’actionnisme viennois, avec qui elle partageait la critique du conservatisme ambiant, machisme en moins.

Alors qu’elles frappent encore l’imaginaire, ces œuvres ont fini par occulter le reste de la production, moins spectaculaire en un sens. Contre ces performances vitement encapsulées dans des images au demeurant fragmentaires et parfois même mises en scène, l’exposition offre une incursion dans les méandres de la pensée de l’artiste en couvrant jusqu’à cinq décennies de travail. Pourtours et ramifications des œuvres prennent place aux moyens des documents, montrant en filigrane des productions, élisant le corps, l’architecture et les technologies, une pensée toujours en action, mais soucieuse de sa préservation.

Et pour cause. L’exposition émane du Valie Export Center Linz, qui conserve les archives de l’artiste, et de sa directrice, Sabine Folie, qui agit à titre de commissaire. Plusieurs traductions maison adaptent pour Montréal cette exposition ayant déjà fait deux escales en Europe. La sélection des documents a aussi été modifiée pour intégrer des productions en français, aussi présentes dans le corpus de l’artiste qui se décline en anglais et en allemand. Il en résulte une exposition de calibre muséale qui, pour être assez pointue, pourrait davantage parler aux personnes déjà initiées au parcours de Valie Export.

Un diagramme mural partage d’emblée les réflexions de l’artiste sur ses archives et sur la façon dont les archives d’artistes rejoignent cette idée, formulée par Sol LeWitt dans un texte fondateur de l’art conceptuel en 1968, voulant que le processus de création soit plus intéressant que le résultat final, que les étapes préparatoires (esquisses, notes de travail) soient aussi importantes que l’œuvre en tant qu’objet fini. Posés sur un pied d’égalité, les documents côtoient les œuvres, qui elles-mêmes en prennent souvent les apparences.

Outre la performance, l’artiste puisait abondamment dans les stratégies de l’art conceptuel. C’est ainsi que plusieurs projets analysent les structures de domination de la société en termes de systèmes de signes. En s’appuyant sur les écrits de Michel Foucault, de Martin Heidegger et de Gregory Bateson, ses œuvres mettent en place une sémiotique des corps. Elle a mis en situation son corps qu’elle a soumis à des protocoles parfois simples, mais révélateurs des codes qui travaillent à le moduler pour intégrer les normes sociales qui en font un sujet situé dans des catégories de race, de sexe et de classe sociale.

Décentrement

Le corps de l’artiste fait signe, par exemple dans des œuvres qui combinent photographie et performance alors qu’elle imbrique sa présence physique dans différents contextes pour en épouser les formes, par terre et dans l’architecture urbaine. À l’inverse de L’homme de Vitruve, célèbre représentation de Léonard de Vinci inscrivant une figure masculine et ses proportions au cœur d’un cercle et d’un carré parfaits témoignant de la pensée humaniste, les exercices d’insertions corporelles de Valie Export parlent du décentrement de soi, du fait de ne pas s’appartenir et de ne pas pouvoir se dire sans puiser en dehors de soi et de ne pas correspondre à une seule image de soi.

Pour l’artiste, il semble être question autant d’assujettissement que d’invention de soi. Bien que l’expo ne le fasse pas ressortir, l’artiste a, fait notable, choisi son nom, s’inventant ainsi une identité qui revêt les apparences d’un logo, d’une marque, devenu un sceau officiel : VALIE EXPORT. Ce sceau apparaît d’ailleurs sur les documents rassemblés sous vitrine, une façon de les authentifier, de les inscrire formellement dans un corpus qui confond de plus en plus les statuts d’œuvre et d’archives, comme en fait foi le diagramme mural.

À ce champ déjà étendu de considération s’ajoute aussi l’emploi des technologies qui sont entrées rapidement dans les expérimentations de l’artiste intégrant la vidéo et le cinéma. En pionnière des arts médiatiques avec ses créations en vidéo et en photographie numérique manipulée par ordinateur, elle a exploré une imagerie du corps-prothèse annonçant les développements posthumanistes qui nous sont aujourd’hui plus familiers. Tous les samedis, la présentation intégrale des 29 films et vidéos de la collection Metanoia, couvrant les années 1968 à 2010, complète ce menu déjà copieux que les archives permettent d’aborder avec d’autres perspectives.

Recherche – Archive – Œuvre

De Valie Export. À Vox, centre de l’image contemporaine, 2, rue Sainte-Catherine Est, espace 401. Jusqu’au 27 avril.