«Honte et préjugés: une histoire de résilience»: Ô Canada, taire nos aïeux

Kent Monkman, en collaboration avec Chris Chapman, «To Have and to Clothe Until Death Do Us Part», 2018
Photo: Kent Monkman / Avec l'aimable autorisation de Pierre-François Ouellette art contemporain Kent Monkman, en collaboration avec Chris Chapman, «To Have and to Clothe Until Death Do Us Part», 2018

Dans son exposition élaborée au Musée McCord, l’approche de Kent Monkman vis-à-vis de l’histoire est absolument fascinante. Le mélange entre divers peintures, dessins, gravures, artefacts d’époque avec des oeuvres récentes aux allures anciennes, oeuvres créées par l’atelier de Monkman, se révèle totalement marquant et pertinent. Un tableau de la mort du général Wolfe, montrant à un Amérindien comment l’homme blanc incarne la victoire de la raison sur les passions, fait face à un tableau gigantesque décrivant le massacre de castors par les Européens, individus déchaînés qui, comme des hordes de sauvages, sont absorbés par leur désir sanguinaire de luxe.

Plus loin, un portrait du « Très Honorable sir John A. Macdonald », peint vers 1890 par Robert Harris, côtoie une peinture de ce même premier ministre en alcoolique, posant à côté de sa femme pleurant. Cette femme est ici personnifiée par le personnage de travesti inventé par Monkman, Miss Chief Eagle Testickle. Plus loin, on peut voir un tableau où ce même Macdonald, toujours un verre à la main, impose de force un traité aux Amérindiens.

Les horreurs du passé

Certains trouveront que Monkman travestit, pervertit même l’histoire et qu’on ne peut se permettre de relire ainsi le passé. On soutiendra que Macdonald avait les préjugés de son époque envers les Autochtones. Tout comme le président Jefferson en avait envers les Noirs, lui qui possédait des esclaves.

D’autres, dont je fais partie, seront d’avis que Monkman dénonce avec raison les horreurs du passé, un passé souvent hypocrite qu’il ne faut pas héroïser, qu’il faut regarder en face.

Photo: Kent Monkman / Avec l'aimable autorisation de Pierre-François Ouellette art contemporain Kent Monkman, «Female Figures in a Prison», 2019

Monkman nous indique que l’histoire est par essence réécriture, continuelle réénonciation du passé. Il nous dit aussi comment le dispositif muséal vient célébrer des valeurs parfois totalement révoltantes. De ce point de vue, plusieurs salles de l’exposition sont tout à fait troublantes. Le tableau montrant des enfants amérindiens arrachés à leur famille par la police canadienne et des religieux est installé sur le même mur où trônent de nombreux porte-bébés amérindiens fabriqués aux XIXe et XXe siècles.

Cette expo soulèvera donc toute la question de la conservation par les musées, ceux des Blancs occidentaux, d’objets déconnectés de leur culture et des individus qui les ont créés, tout en consacrant un mépris envers ces individus et leur culture. Elle évoquera aussi toute la problématique bien actuelle de la restitution d’artefacts et d’oeuvres aux peuples et institutions culturelles amérindiens, africains, asiatiques.

Folle peinture ?

En parallèle au Musée McCord, à la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain se tient une exposition qui permettra à l’amateur d’enrichir son parcours de l’oeuvre de Monkman. Vous y retrouverez une nouvelle série de peintures historiques revisitées.

Cette série traite de la violence faite aux Amérindiens dans les institutions psychiatriques et les prisons. Malgré la pertinence du propos, ces oeuvres marqueront un peu moins le visiteur.

Cela tient-il au fait que les tableaux de Monkman y sont exposés sans contexte historique ? Je ne crois pas. Ses oeuvres portent toujours en elles le passé et ses effets sur le présent. Cela tient plus au format des oeuvres.

Autant, dans le grand format, le style de peinture académique élève les mensonges historiques au niveau de vérité exemplaire, autant, dans les petits formats, le même dispositif pictural semble appauvrir ses sujets… Un travail qui paradoxalement manque un peu de folie.

Chez PFOAC, on préférera la salle du fond avec des oeuvres réalisées avec Jean-Paul Gaultier. Dans des photos et une vidéo, Monkman, qui se réapproprie les codes vestimentaires presque clichés que l’on associe aux Amérindiens, se retrouve « marié » avec un Jean-Paul Gaultier qui lui aussi a su récupérer des codes similaires dans ses créations vestimentaires.

Gaultier ferait-il cependant dans la mauvaise appropriation culturelle ? J’ai demandé à Monkman ce que son personnage de Miss Chief Eagle Testickle pensait du travail de Gaultier et si elle était contre cette forme d’appropriation. « Elle aimerait porter ses vêtements », m’a-t-il confié ! Et pourtant, Miss Chief Eagle Testickle n’est pas une victime. Elle est l’incarnation glorieuse de la victoire sur l’aliénation.

Autant chez Monkman que chez Gaultier, on peut voir comment la culture gaie ou tout simplement postmoderne ont su piller des codes de représentation afin de les détourner de leur fonction première, afin de montrer les enjeux de pouvoir qui s’y cachent.

L’habit fait le moine ?

Vous pourrez profiter de cette visite au McCord pour y voir l’expo Porter son identité, expo qui traite des vêtements des Premières Nations. Vous y apprendrez entre autres comment les Amérindiens portèrent des costumes inventés par les Européens lors de la visite du prince de Galles en 1860.

Mais cette présentation nous rappellera surtout que les codes vestimentaires ne sont pas que l’expression d’une religion ou d’un mode de vie, mais aussi d’une culture, d’une histoire, d’une mémoire, et que la distinction entre ces deux lectures n’est pas toujours si facile à faire. Sujet de grande actualité, non ?

Honte et préjugés : une histoire de résilience / La maison des fous

Jusqu’au 5 mai, Musée McCord. / Jusqu’au 27 avril, galerie Pierre-François Ouellette art contemporain.