«Ghost Ranch» : portraits d’arbres

Geneviève Cadieux, «Arbre seul (la nuit)», 2018
Photo: Guy L’Heureux Geneviève Cadieux, «Arbre seul (la nuit)», 2018

Des photographies imposantes, dont certaines posées par terre, des images d’une grande précision et des salles somme toute bien dégagées. La signature Geneviève Cadieux fait toujours plaisir à voir, même après tant de présences. La galerie René Blouin propose, après trente ans de collaboration, sa treizième exposition individuelle.

Ce énième solo, porté par l’intitulé Ghost Ranch, est en soi l’aboutissement d’un projet dont elle présentait un premier élément dès 2016, lors d’une expo de groupe à la même enseigne du Vieux-Montréal. L’oeuvre titre, d’abord seule, forme désormais un diptyque. La série, qui se décline cette fois en quatre photos (et inclut deux sculptures), découle d’un séjour dans le désert du Nouveau-Mexique.

Le désert et la photographie québécoise ont un long parcours, avec notamment la figure de Charles Gagnon, jadis professeur de Geneviève Cadieux à l’Université d’Ottawa, dans les années 1970. L’artiste a cependant été attirée dans la région de Santa Fe par une autre figure historique, Georgia O’Keeffe.

La peintre s’était établie là au milieu du XXe siècle, jusqu’à sa mort en 1986. Ghost Ranch est le nom d’un centre de retraite de 21 000 acres, ouvert au public. O’Keeffe avait une propriété à l’intérieur du vaste domaine.

Dans l’ensemble exposé chez René Blouin, Geneviève Cadieux met en scène un arbre sous différentes lumières. C’est comme si on regardait le même paysage à trois moments de la journée, voire à trois saisons de l’année. C’est le travail en atelier, à l’ordinateur, mais aussi sur l’image une fois imprimée, qui modifie l’apparence du sujet.

Le corps humain, féminin surtout, et la nature sont des motifs récurrents chez Cadieux. Et les deux sont inversement considérés par l’artiste comme des paysages — les lèvres de la Voie lactée, par exemple, l’oeuvre installée sur le toit du Musée d’art contemporain — ou comme des portraits. Le végétal dans les trois Arbre seul ne fait pas exception, tant il a de la personnalité, une âme, une posture.

Le travail photographique de la lauréate du prix Borduas 2018, à qui on attribue souvent le mérite d’avoir fait de la photo un art contemporain de premier plan, n’est pas qu’un exercice sur la lumière, de lumière. L’actuelle expo en est un bel exemple.

D’or et de palladium

Dès la première salle, l’oeuvre Arbre seul (le jour) s’impose de manière très concrète, très physique. Non seulement le cadre, immense, repose sur le sol, légèrement incliné vers le mur, mais l’image frappe par son réalisme. Composé de manière classique, avec la ligne d’horizon aux trois quarts de la photo, le paysage semble sortir de sa représentation. Il est là, devant nous.

Peu monotone, dynamique dans sa composition, ce désert est rehaussé par la teinte cramoisie du pic rocheux en arrière-plan et par le doré de l’herbe sèche au premier plan. C’est justement ce sol que l’artiste a retouché, à la main, en appliquant de fines lignes à la feuille d’or. Si délicat qu’il faut s’en approcher pour constater que l’effet du soleil n’y est pas pour grande-chose.

Geneviève Cadieux a été formée en peinture et quelque part, ça se sent. Cette matière si présente, cette mise en lumière… de la lumière. Georgia O’Keeffe disait que ce n’est pas la lumière qui frappe les choses, mais ces dernières qui surgissent dans la lumière. Cadieux reprend, peut-être inconsciemment, cette idée. Son arbre, ou le pic rocheux, de nuit ou de jour, en porte la trace.

L’oeuvre Arbre seul (la nuit), exposée dans la deuxième salle, vibre par ses branches blanches, comme si une lumière frontale s’abattait sur elle. Or, c’est le palladium, que l’artiste applique une nouvelle fois finement, qui rehausse cet effet. Le contraste avec le ciel noir si profond n’est que plus saisissant.

Des jeux d’illusion et de poésie, l’expo Ghost Ranch en offre plein. Même les sculptures donnent l’impression de subir l’effet d’un éclairage, alors qu’elles n’en sont qu’une représentation. Les deux sphères Sans titre, déposées devant des photographies, prennent même le rôle d’une lune, ou d’un soleil, dont les rayons éclairent le désert.

Le parcours se conclut d’ailleurs admirablement dans la troisième salle avec Arbre seul (à l’aube). Couleurs ocres, arbre blanc, l’oeuvre semble une synthèse des deux autres. Le ciel, lui, n’est ni bleu ni noir, mais un entre-deux gris. Et ses étoiles, autre source lumineuse, ne sont qu’une autre astuce, comme dans le diptyque Ghost Ranch. Geneviève Cadieux y expérimentait, une première fois, les effets réalistes du palladium.

Ghost Ranch

Geneviève Cadieux. À la galerie René Blouin, 10, rue King, jusqu’au 27 avril.