«T’envoler»: la fabrique de la mémoire

Myriam Jacob-Allard, «Les quatre récits d'Alice», 2019
Photo: Marilou Crispin Myriam Jacob-Allard, «Les quatre récits d'Alice», 2019

Dans cette exposition de Myriam Jacob-Allard, il y a beaucoup à voir, mais la plus tenace des impressions demeure sonore. C’est la chanson T’envoler de Paul Daraîche qui accueillele public et l’accompagne dans savisite, rassurant de ce fait que l’artiste n’a rien laissé du country, un champ de référence qui caractérise une bonne part de son travail présenté depuis 10 ans.

Dans son Abitibi natale, le genre a visiblement la cote, et en particulier dans sa famille où le répertoire des chansons se transmet de mère en fille. La démarche de l’artiste retient de la musique son rôle comme véhicule de la mémoire ; ses oeuvres en explorent les mécanismes, tout en empruntant au country son caractère populaire. Le présent corpus élargit la réflexion autour d’un récit de sa grand-mère : un ouragan l’aurait soulevée de terre, alors qu’elle était enfant, à la ferme familiale par une journée chaude de juillet.

L’étonnant récit sert, pour ainsi dire, la démonstration à merveille. La transmission orale est pour l’artiste au coeur de la mémoire, personnelle et collective (familiale), et se rend ainsi fondamentale dans la conservation d’une culture immatérielle. Cette constitution du patrimoine — voire du matrimoine — passe nécessairement chez elle par les corps et les voix.

Mouvement perpétuel

Dans la vidéo T’envoler, l’artiste forme un trio avec sa mère et sa soeur, chantant en choeur les mots de Daraîche à propos d’un amour perdu. « T’envoler, t’envoler. Comment ai-je pu te laisser t’envoler. T’envoler, t’envoler. Entre mes doigts je t’ai laissé t’envoler », dit le refrain. Alors que la tête sur fond noir de chacune des interprètes tourne sur elle-même, la mélopée s’impose en ver d’oreille, suivant un mouvement perpétuel en boucle. Les paroles comme le motif circulaire prennent un sens différent au contact de l’autre pièce maîtresse de l’exposition, Les quatre récits d’Alice.

Le récit de l’ouragan est raconté dans cette oeuvre qui se déploie en quatre écrans, pour chacune des versions livrées par la grand-mère maternelle dont il ne reste ici que le témoignage vocal. C’est l’artiste qui agit en ventriloque sur un côté de l’écran, tandis que l’autre recompose en images le souvenir à partir de fragments trouvés, dans le cinéma et d’autres sources. La formule fait mouche tant les images, le corps et la voix multiplient les écarts, tout en voulant coller ensemble. Se raconter, c’est toujours déjà un peu construire, révèle le procédé, qui pour être simple et drolatique fait aussi sérieusementétat du besoin de transmission, de génération en génération.

Si le matériel visuel emprunté puise dans l’imaginaire commun des fictions — The Wizard of Oz, comme le souligne France Choinière dans son texte de présentation —, le souvenir est aussi porté par le corps singulier de l’artiste qui incarne les intonations de sa grand-mère. Son récit ne lui est plus en propre dès lors qu’il refait surface par procuration ; en petite-fille, Jacob-Allard est l’autre par qui cette histoire va désormais survivre, précipitant dans le présent le legs familial en le performant, encore et encore.

Procédés de fabrication

C’est en effet ce qui ressort du travail de Jacob-Allard, puisque le jeu de la performance est prégnant, et les procédés de fabrication pour donner à voir le souvenir des plus manifestes. Puisant dans les domaines du cinéma et de l’enfance, ceux-ci se croisent d’ailleurs dans le recours à des fonds verts, comme requis pour des effets de postproduction, à des vidéos d’animation et à des sculptures en papier mâché.

Tout ce bricolage accapare l’espace d’exposition et décline à répétition les composantes du récit, qui comprend entre autres un plant de rhubarbe, un veau et une chaudière de lait. Contre la sobre efficacité des vidéos, au demeurant situées plus loin dans le parcours, cette insistance apparaîtra d’abord grossière, pour se justifier ensuite par le touchant exercice de mémoire qui est proposé. L’on comprend trop bien que l’ouragan qui a hier entraîné Alice dans les airs, et qui sert de métaphore dans l’exposition à la notion de retour, c’est aussi le présage qu’un jour, c’est la grand-mère qui devra s’envoler.

T’envoler

De Myriam Jacob-Allard. À Dazibao, 5455, rue de Gaspé, espace 109, Montréal, jusqu’au 5 avril.