«Espaces sans espèces»: zoo sans fous

Notre éthique animale est douteuse. Cette expo aux airs de théâtre, ou de fête foraine avec ses multiples stations, nous la livre parfois de manière brutale. Il faut se rendre jusqu’au pôle nordique pour en saisir toute la portée.
Photo: Guy L’Heureux Notre éthique animale est douteuse. Cette expo aux airs de théâtre, ou de fête foraine avec ses multiples stations, nous la livre parfois de manière brutale. Il faut se rendre jusqu’au pôle nordique pour en saisir toute la portée.
Le familier et l’étrange se sont toujours côtoyés chez Karine Payette. Sa prédilection pour la sculpture hyperréaliste et son souci du détail sont pour beaucoup dans ce jeu de contrastes qu’elle instaure. Son exposition Espaces sans espèces, qui réunit huit modules (ou huit installations), ne fait pas exception.

Il y a pour tant dans cette audacieuse mise en scène qui couvre toute la salle Alfred-Pellan de la Maison des arts de Laval autre chose que le simple fait de brusquer nos habitudes, nos références. Oui, on plonge dans un univers familier, mais Karine Payette, avec le soutien de la commissaire Bénédicte Ramade, atteint ici une profondeur qu’il faut saluer.

C’est un zoo, ou sa représentation, que l’artiste nous propose. Il s’agit d’un monde en soi assez universel, dont n’importe qui peut reconnaître les conventions. Or, petit détail non anodin, les animaux y brillent par leur absence — quoique pas tout à fait. Ceux-là mêmes qu’on s’attend à voir tourner comme des fous dans leurs cages n’ont pas été considérés, du moins en apparence.

Dans ce zoo sans fous, dans ces huit espaces sans espèces animales, il y a cependant beaucoup à voir, à entendre aussi, sursauts en sus, parfois. L’inattendu, le spectaculaire, mais aussi la déception et l’impression d’avoir raté le spectacle font partie de la signature Payette depuis dix ans.

Comme un bon polar
La mise en espace contribue largement à créer une tension qui n’est pas sans rappeler le polar. Il y a intrigue et on avance, découverte après découverte, un indice à la fois, sans trop savoir ce qu’on cherche — si ce n’est l’animal fantasmé.

La variété des modules, de petites cages vitrées aux immenses plateaux, est inspirée par la diversité animale et la teneur encyclopédique d’un zoo. Elle permet aussi à l’artiste de toucher à différents types, de la simple colonne à un complexe hexagonal, de l’oeuvre cinétique à la scène inerte, pour ne pas dire macabre.

Au-delà de l’explosion de formes, et de couleurs, à laquelle on fait face, Karine Payette nous jette en pleine figure notre rapport avec le monde animal. Les huit installations sont autant d’habitats artificiels, autant de modes de vie imposés, que de visions confortables que l’on se fait de la nature.

Il n’y a pas qu’un semblant de zoo exposé. C’est une réflexion sur tout ce théâtre du réel qui est suggérée. Le dispositif d’éclairage ne sert pas tant l’animal que la mise en spectacle. Il contribue au scénario, oriente le regard sur ce qui pourrait surgir là dans ce sable mouvant, dans cette eau visqueuse ou derrière ce socle.

Il n’y a pas de grande différence parfois entre un zoo et un théâtre, ou un musée. Dans chacun de ces lieux, les ter ritoires du spectacle et du spectateur sont bien identifiés et font appel aux mêmes dispositifs. Une clôture ici, un cordon là, un interdit de passer versus un interdit de toucher.

Notre éthique animale est douteuse. Cette expo aux airs de théâtre, ou de fête foraine avec ses multiples stations, nous la livre par fois de manière brutale. Il faut se rendre jusqu’au pôle nordique pour en saisir toute la portée, bien que chaque décor, à l’état d’abandon, fasse déjà surgir le malaise.

Dans ses projets précédents, Karine Payette a souvent mis en scène la catastrophe, faisant appel au motif de la ruine ou à l’image d’horreur. C’est un mode spectaculaire, sur lequel elle semble avoir moins misé cette fois. Le propos du désastre n’a pas été exclu, mais il bénéficie d’un contexte, d’un long fil narratif. Ça donne du poids à son propos.

À noter que l’exposition n’a pas l’ampleur d’une rétrospective, mais elle servira de plateforme de lancement pour la première monographie de l’artiste. L’événement aura lieu le 14 avril, le jour de la visite commentée mise au programme.

Espaces sans espèces

De Karine Payette. À la Maison des arts de Laval, 1395, boulevard de la Concorde Ouest, jusqu’au 20 avril.