Hilma af Klint, précurseure méconnue de l’abstraction

Vue de l'exposition «Hilma af Klint: Paintings for the Future» au Guggenheim
Photo: David Heald, The Solomon R. Guggenheim Foundation Vue de l'exposition «Hilma af Klint: Paintings for the Future» au Guggenheim

L’histoire est digne des contes les plus captivants. Elle a pour vedette Hilma af Klint, artiste suédoise (1862-1944) dont l’art ne fut pleinement dévoilé au public que dans les années 1980, des peintures abstraites en avance sur les œuvres des pionniers consacrés que sont Kandinsky, Malevitch et Mondrian.

Peu ou pas exposé de son vivant, l’art d’af Klint fut également préservé du marché et, à l’instigation même de l’artiste, conservé dans son intégralité. À sa mort, elle légua tout à son neveu avec la consigne d’attendre 20 ans encore avant de montrer le travail. Il fallut, avec l’aide du petit-neveu, la création d’une fondation en 1972 pour finalement exaucer le vœu de la tante. Depuis 1986, des expositions en Europe et des recherches attentives révèlent la puissance étonnante de son œuvre, faites de motifs biomorphiques ou géométriques dans des palettes de couleurs hardies et lumineuses.

La force et la cohérence réfléchie de ce travail s’imposent dans l’exposition que présente actuellement le Guggenheim, une première rétrospective états-unienne comprenant 170 œuvres de l’artiste, dont une importante sélection de sa plus déterminante production, The Paintings for the Temple (1906-1915).

Temple pour l’abstraction

Le musée de la 5e Avenue s’avère un écrin parfait par son architecture en spirale faisant écho à la volonté d’af Klint, qui avait imaginé un temple circulaire pour abriter ce corpus. Alors que, dans l’exposition, des notes de l’artiste en témoignent, le catalogue va plus loin en expliquant les parallèles entre ses plans et la commande faite à l’architecte Frank Lloyd Wright par Hilla Rebay. La peintre d’origine allemande, responsable dès les années 1930 de constituer la collection, voulait un musée à l’image d’un « temple de l’esprit » et ignorait pourtant tout d’af Klint.

Sous la gouverne de Rebay, le Guggenheim allait rassembler une des plus importantes collections d’art abstrait européen aux États-Unis, des modèles qui allaient entre autres favoriser l’éclosion après la Seconde Guerre mondiale des premières avant-gardes en sol américain, dont l’École de New York s’avéra un chef de file avec Pollock et Rothko. Ces exemples sont justement célébrés dans Epic Abstraction, une exposition également en cours à New York au Metropolitan Museum of Art.

Photo: Albin Dahlström, the Moderna Museet Hilma af Klint, «Tree of Knowledge No. 5», 1915, tirée de «The W Series (Serie W)»

Plus qu’un mouvement, la peinture abstraite est un phénomène majeur du début du XXe siècle. Souvent motivée par des recherches formelles, l’abstraction, à ses débuts, rencontrait aussi des visées philosophiques et spirituelles abondamment commentées dans leurs écrits par les artistes qui voulaient rompre définitivement avec la figuration, dans la foulée du fauvisme, du cubisme et du futurisme. Les œuvres nonobjectives, disait-on à l’époque, étaient l’expression de pensées radicales, en phase avec des contextes agités (révolutions, guerres, découvertes scientifiques). Une radicalité semblable était au fondement des premières abstractions québécoises dans les années 1940 avec les automatistes de Refus global.

Genèse spirituelle

Le parcours artistique d’Hilma af Klint est lui-même marqué d’une rupture nette, passant de la figuration à l’abstraction. L’exposition réserve un aperçu de sa production liée à sa formation académique avec des paysages et des portraits d’un style étudié. Des carnets de dessins de l’artiste montrent le rôle joué ensuite par les gestes automatiques dans le crucial passage. Contrairement aux surréalistes européens, aux automatistes et à Pollock qui, plus tard, en ont fait un moyen pour donner dans leur création libre cours à l’inconscient, af Klint souscrit à la technique au nom d’une puissance extérieure à elle.

Comme chez les autres tenants de l’abstraction à son époque, des références spiritualistes imprègnent son travail, croisant ésotérisme et occultisme, ses croyances allant de la théosophie au rosicrucianisme. Avec un groupe de femmes, The Five, elle communique d’ailleurs avec les esprits, ce qui lui vaudra en 1906 d’entendre une voix lui insufflant la mission de réaliser un groupe de peintures. Ce qu’elle accomplit méthodiquement avec The Paintings for the Temple, dont les époustouflants résultats disent bien aussi la maîtrise d’une artiste peintre.

Le corpus est fait de plusieurs séries qui défilent le long de rampes au Guggenheim, dont certaines de très grandes dimensions qui auraient exigé un travail au sol, pratique innovante. Des protocoles rigoureux sous-tendent les ensembles, qui déploient des motifs singuliers, une grammaire visuelle à valeur de symboles, que les couleurs supportent aussi. Le jaune serait au féminin ce que le bleu est au masculin, dans le souci de joindre les contraires, un langage de réconciliation.

Postérité

Les mots « évolution », « atome » et « chaos » ainsi que les motifs en spirale attestent aussi d’une culture scientifique pétrie par les découvertes, des particules subatomiques et des rayons X ou de la théorie de l’évolution. Parfois sous forme de diagrammes, les œuvres d’af Klint laissent cependant toujours détecter sa touche, appliquée, mais à la fois large et frémissante, ce qui la rend envoûtante. Se voyant plus médium qu’artiste, elle concevait, comme ses congénères de l’abstraction qu’elle n’a pas connus, que l’art, son art, assurerait le salut de l’humanité.

Ignorée du milieu de l’avant-garde artistique suédois, pour qui le spirituel n’avait pas lieu d’être et encore moins dans les œuvres abstraites d’une femme, af Klint a tenu son art en marge du public. Mais même après avoir reçu un commentaire désapprobateur de Rudolf Steiner — à qui elle avait sollicité un avis alors qu’il était lié à la Société théosophique —, elle a consciencieusement préparé la diffusion ultérieure de son art, dictionnaire, catalogue et notes à l’appui. C’est grâce à cette conscience prospective d’Hilma af Klint que le Guggenheim peut aujourd’hui revoir les canons de l’abstraction, une histoire toujours en quête du mythe de ses origines.

Painting for the Future

Hilma af Klint, Solomon R. Guggenheim Museum, 1071, 5e Avenue, New York, jusqu’au 23 avril