Dialogue sur l’identité culturelle

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Vue de l’exposition «Connexions: notre diversité artistique dialogue avec nos collections» au Musée des beaux-arts de Montréal
Photo: Denis Farley MBAM Vue de l’exposition «Connexions: notre diversité artistique dialogue avec nos collections» au Musée des beaux-arts de Montréal

Ce texte fait partie du cahier spécial Musées - Collections permanentes

En attendant l’ouverture en novembre de la nouvelle aile des cultures du monde et du vivre-ensemble, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) braque les projecteurs sur sept artistes émergents issus de la diversité culturelle. Avec l’exposition Connexions : notre diversité artistique dialogue avec nos collections, le musée présente sept oeuvres contemporaines remettant en question la notion d’identité culturelle.

Ils sont sept. Sept artistes émergents, nés ici ou ailleurs, vivant ici ou installés ailleurs, mais ayant tous un lien avec le Canada. Ils ont des origines en Chine, au Sri Lanka, au Mexique, au Kenya ou encore en Libye. Et leurs oeuvres sont empreintes de cette identité multiple qu’ils vivent et sur laquelle ils réfléchissent.

« Nous leur avons proposé un dialogue avec notre collection des cultures du monde, raconte Erell Hubert, conservatrice de l’art précolombien au MBAM. Cela représente 10 000 pièces environ. Chacun en a choisi une ou un groupe, d’autres ont plutôt préféré travailler de manière plus conceptuelle. L’idée, c’est de s’inspirer de nos oeuvres, pour la plupart issues d’un répertoire classique, afin de les regarder autrement et de faire ainsi dialoguer les cultures. »

Un fragment de la création artistique originelle

Brendan Fernandes est né à Nairobi en 1979. Il vit aujourd’hui à Chicago. Dans sa pratique artistique, il utilise souvent des objets africains issus des musées. La perte des traces de leur provenance soulève en lui des questions quant à leur authenticité et met en lumière leur passé colonial.

L’artiste établit ainsi une analogie entre leur histoire et son propre parcours d’artiste canadien d’ascendance kenyane et indienne. Mais Fernandes est aussi un ancien danseur de ballet classique, et il s’intéresse depuis toujours à l’importance du corps dans l’expression des identités culturelles.

« Je m’intéresse à tout l’aspect du mouvement de la performance inhérent à l’art classique africain, précise Mme Hubert. Lorsqu’on présente des masques dans un musée, ce mouvement est perdu. On se retrouve avec une présentation de masques sans le costume, statiques, qui ne sont qu’un fragment de la création artistique originelle. »

Pour son oeuvre intitulée Lost in Display, l’artiste a ainsi choisi des masques de la collection et en a fait des modèles 3D. Il a par ailleurs créé des chorégraphies qu’il a filmées, et en réalité virtuelle a fait porter les masques aux danseuses.

« Il redonne du mouvement aux masques pour recréer le concept d’origine, poursuit Erell Hubert, qui précise qu’il ne s’agit cependant pas de danses de l’époque. Il ne travaille pas comme le ferait un anthropologue. Il s’agit d’une création purement artistique. »

Préoccupations contemporaines

Parmi les autres artistes, on retrouve la Montréalaise d’origine libyenne Arwa Abouan, qui avec son oeuvre Sans chez-soi explore la transmission des connaissances par les femmes, les préjugés en général et le supposé obscurantisme musulman en particulier.

L’oeuvre Objets personnels est pour sa part le fruit d’une collaboration entre l’artiste d’origine argentine Maria Ezcurra, qui explore souvent les conséquences mentales, physiques et émotionnelles du déplacement, et l’historienne d’art d’origine mexicaine Nuria Carton de Grammont, spécialiste de l’art contemporain latino-américain. Elles ont demandé à 21 migrants de leur présenter un objet ayant une valeur particulière dans leur processus de migration et ont établi un dialogue entre les objets contemporains présentés par les participants et les objets de la collection du Musée afin de mettre l’accent sur l’histoire de leur périple.

« Nous avons également deux artistes d’origine chinoise, ajoute Laura Vigo, conservatrice de l’art asiatique du MBAM. Hua Jin insiste sur le sacrifice environnemental, culturel et spirituel que la Chine impose au nom du développement économique. L’artiste s’inspire des porcelaines chinoises du Musée et de leurs décors bleu cobalt pour créer douze assiettes qui jettent un pont entre le passé et le présent. Chaque assiette illustre un motif traditionnel, imprimé au laser puis estompé et décoloré. Tout en évoquant la tradition chinoise, cette décoloration met en évidence les notions de disparition et de transformation. »

L’idée, c’est de s’inspirer de nos oeuvres, pour la plupart issues d’un répertoire classique, afin de les regarder autrement et de faire ainsi dialoguer les cultures.

Quant à Karen Tam, elle s’inspire elle aussi des porcelaines chinoises du Musée, mais pour dénoncer de manière ironique les lieux communs et l’idée que l’Occident en général et le Canada en particulier se font de la « chinitude ».

« Au début du XVIIIe siècle, afin de satisfaire à la demande occidentale, la Chine fabriquait des pièces dans le style japonais Imari, raconte Mme Vigo. Les sept vases à triple gourde conçus par Tam s’inspirent des porcelaines de ce genre dans notre collection. Elle imite la décoration traditionnelle avec des paillettes et de la mousse de polystyrène. Mais, plutôt que de peindre des oiseaux, l’artiste représente des insectes rampants qui imitent l’apparence d’autres insectes afin de se fondre dans leur environnement pour tromper leurs prédateurs ou leurs proies. »

Remettre en question le discours muséal dominant

À l’issue de l’exposition, ces sept oeuvres entreront dans la collection du Musée et seront présentées dès le mois de novembre dans la nouvelle aile des cultures du monde et du vivre-ensemble, dans le pavillon Stephan Crétier et Stephany Maillery.

« Elles apporteront un nouveau regard sur la culture d’ailleurs, indique Laura Vigo. Les oeuvres que nous avons dans notre collection nous viennent pour la plupart des premiers collectionneurs canadiens, qui n’avaient jamais mis les pieds en Orient. Ils regardaient cela de manière fantasmagorique, ils créaient cette idée de l’Orient charmant, mystérieux. Les oeuvres qui sont arrivées au Musée n’étaient même pas considérées comme des oeuvres d’art dans leur pays d’origine. »

Pour Erell Hubert, il s’agit de poursuivre le dialogue à long terme. De faire entrer des voix plus contemporaines afin de démontrer que le discours muséal dominant jusqu’à aujourd’hui n’est pas le seul possible.

« Il y a différentes façons d’être en relation avec les objets, conclut-elle. Les objets anciens ont une résonance, une pertinence dans le monde contemporain, dans le questionnement identitaire. Ils ne sont pas simplement relégués à l’historique, mais ils permettent de comprendre les relations dans le présent. »

«Connexions: notre diversité artistique dialogue avec nos collections»

Jusqu’au 23 juin 2019