Demi-vérités souterraines

Oli Sorenson, Céline B. La Terreur et Jeanne Tzaut reconnaissent sans vergogne leur penchant pour les demi-vérités. Quoique…
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Oli Sorenson, Céline B. La Terreur et Jeanne Tzaut reconnaissent sans vergogne leur penchant pour les demi-vérités. Quoique…

Dans le décor quelque peu extravagant du Centre de commerce mondial de Montréal, un des lieux non souterrains investis depuis 2009 par les expositions d’Art souterrain, la question de la véracité rebondissait sous toutes ses formes. Autour de la table : trois des artistes de cette manifestation qui débute, une fois de plus, lors de la Nuit blanche.

Ça jasait de simulacres, de trompe-l’œil, de fake news. On scrutait le monde sous toutes ses faussescoutures. Jusqu’à le vivre en temps réel, lorsqu’un passant s’est immiscé avec la rengaine : « Parlez-vous français ? » « Non », a répondu du tac au tac un des interlocuteurs, sans peur de lâcher un mensonge gros comme ça.

Pour sa 11e édition, Art souterrain se donne un thème de grande actualité, « Le vrai du faux », et propre à la création. « L’art n’est-il pas, par essence, une illusion du réel, une manière de le représenter, de le nier et de l’interroger ? » questionne le texte de l’expo incrustée dans l’espace public.

Oli Sorenson, Céline B. La Terreur et Jeanne Tzaut reconnaissent sans vergogne leur penchant pour les demi-vérités. Quoique…

Sorenson travaille sur « l’inauthenticité » en peinture, La Terreur, la sculpture hyperréaliste, et la Bordelaise Tzaut, des simulacres du Montréal souterrain. Il y est question de pièges visuels, mais aussi de dures réalités.

Pour Céline B. La Terreur, qui ne cesse d’incarner depuis vingt ans des personnages illusoires, y compris celui d’une leader d’un « faux band » musical, on ne parle pas assez de la véritable condition féminine.

 
Photo: Richard-Max Tremblay «Égorgée», 2017. acrylique et plastique sur bois, Céline B. La Terreur

« La violence conjugale, dit-elle, c’est un problème de société camouflé qu’on essaie de maquiller avec une grosse couche de crémage. »

Art souterrain lui donne l’occasion de concrétiser un vieux projet autour du leurre qu’est pour elle le mariage. Il prend la forme d’un immense gâteau, bien crémé… et teinté de sang.

« Pour moi, Le vrai du faux a une double signification, poursuit-elle. C’est un travail plastique d’illusion, qui aborde une problématique sociale. »

Reflet d’une époque

De tout temps, l’art et le faux ont été de vrais amis. La peinture religieuse et ses fables bibliques. Le trompe-l’œil et ses mimiques du réel. La photographie et sa pseudo-vérité. L’art des faussaires, la copie… Vérités et mensonges ont souvent dialogué à l’intérieur d’un cadre et pris la forme, à l’occasion, de soupes Campbell.

La 11e d’Art souterrain ne renouvellera sans doute pas le genre. Elle se fait cependant écho d’une époque où la désinformation fait pratiquement partie du quotidien.

Photo: Oli Sorenson «Fontana Mashup» (Rembrandt). Huile sur toile commandé de Chine, performance, Oli Sorenson

Oli Sorenson estime que c’est cette « demande pour le faux » qui nous caractérise. Il en voit partout, y compris dans la réalité virtuelle pas si virtuelle. « L’empreinte carbone d’Internet est plus grande que celle de l’industrie aéronautique », pousse-t-il.

En homme de son époque, il fait dans l’appropriation et procède selon la pratique hybride du mashup, empruntée à la musique. « Le mashup est une combinaison originale de matériaux non originaux, résume-t-il. Je prends le geste créateur d’un artiste et l’applique sur le fond d’un autre artiste. »

À Art souterrain, Sorenson exposera une série inspirée des célèbres incisions que Lucio Fontana traçait sur des peintures, geste qu’il reproduit sur de faux tableaux classiques.

Arrivée à Montréal depuis plusieurs semaines, Jeanne Tzaut a repéré des « absurdités » là où s’étalera Art souterrain. Elle exposera des copies pas tout à fait exactes — de la « répétition imparfaite » —, qu’elle fabriquait encore à trois jours du jour J, dans un atelier de l’est de Montréal.

 
Photo: Jeanne Tzaut «Simulacres», 2019, Jeanne Tzaut

Du bonheur : l’endroit est rempli de décors de théâtre, archétypes des vrais faux univers. « Le simulacre, dit-elle, permet de jouer sur le regard, sur l’ambivalence. Ce sont des questions propres à notre monde », estime-t-elle, surprise cependant de la diversité qui couvrira Art souterrain.

Beau et gentil

Plus vrai ou plus faux, l’art ? En tant que répétition imparfaite de la réalité, faut-il le croire ou s’en méfier davantage ? Ni l’un ni l’autre, estime Jeanne Tzaut, qui voit dans l’art l’occasion de se questionner.

Pour Oli Sorenson, une œuvre sera toujours une représentation, un jeu factice pour « entrer dans le moule ». « Pour une photo, on se maquille. On prend des poses peu naturelles, comme tout à l’heure [devant la caméra du Devoir] ».

Il y a cependant beaucoup de vrai dans l’art, réplique Céline B. La Terreur, même quand il tombe dans le « beau et gentil ». Ses effets sont réels. « Le monde est dur. L’art peu apaiser. Il peut aussi faire bouger », dit-elle, en pensant cette fois aux revendications des Guerilla Girls.

La violence conjugale, c’est un problème de société camouflé, qu’on essaie de maquiller avec une grosse couche de crémage [...] Pour moi, Le vrai du faux a une double signification. C’est un travail plastique d’illusion, qui aborde une problématique sociale.

Pour Céline B. La Terreur, il y a un avant les Guerilla Girls et leurs affiches lancées dans les années 1980 sur la sous-représentation des femmes dans les musées, et un après. La bataille n’est pas gagnée, précise néanmoins Jeanne Tzaut, qui évoque un cas récent en France.

Entre ces vraies revendications et ces trompeurs échantillons, il y a néanmoins place pour une sorte de progrès. Oui, on nage à la fois dans la désinformation et dans des vérités crues comme la pornographie, signale Céline B. La Terreur, mais pas seulement.

« Ce qui me rassure, c’est qu’il y a encore beaucoup de révoltés. Et tant qu’il y a des révoltés, il y a de l’espoir », croit-elle.

Carrés rouges, gilets jaunes, les mouvements se succèdent, les crises sociales reprennent. L’art dans tout ça ? Il s’immisce là où il peut et propose, comme le suggère Oli Sorenson, des « trompe-l’esprit », peu importe son degré de véracité.

« Dans le faux, il n’y a pas nécessairement un vrai de caché. Ça peut être aussi le faux du faux », glisse-t-il, le plus sérieusement du monde.

Le vrai du faux

Art souterrain, en divers lieux, du 2 au 24 mars.