Le théâtre d’ombres bio-informatiques de Diane Morin

L’artiste rapproche l’informatique et la biologie à partir d’images de crânes de chauves-souris («Chiroptera» de leur nom savant) tirées de données tomographiques.
Photo: Paul Litherland L’artiste rapproche l’informatique et la biologie à partir d’images de crânes de chauves-souris («Chiroptera» de leur nom savant) tirées de données tomographiques.

Avec sa nouvelle production, Diane Morin confirme sa propension pour la recherche et l’expérimentation autour d’installations cinétiques, lumineuses et sonores. C’est tout Oboro qu’elle habite de ses oeuvres, qui ont encore la particularité de s’élaborer sous nos yeux alors que des dispositifs mécaniques et des systèmes informatiques rudimentaires activent sons et lumières. Ses théâtres d’ombres font maintenant place à une imagerie tomographique puisée dans les collections de l’AmericanMuseum of Natural History à New York, apport qui, en amont, a nécessité le recours à des logiciels particulierset à l’impression 3D.

Ces ajouts prolongent parfaitement les préoccupations antérieures de l’artiste, dont les oeuvres sont des processus ouverts. L’esprit de laboratoire est particulièrement fort chez Oboro, où les dispositifs se répartissent dans les pièces de la galerie et croisent même les éléments d’ensembles distincts. Il y a une partie des installations révélées dans la lumière et une autre dissimulée dans la pénombre. D’un côté se trouvent les ingrédients pour ainsi dire moteurs des installations ; de l’autre, leurs manifestations. Ce parti pris pour un agencement en deux espaces ne se réduit heureusement pas en une lecture dualiste, mais complexifie plutôt la réception en brouillant le principe de causalité.

Diane Morin fait aussi de cette exposition l’extension de son atelier, un aspect récurrent déjà observé par la spécialiste en arts médiatiques Nicole Gingras dans le catalogue consacré à l’artiste par le Musée national des beaux-arts du Québec pour le prix en art actuel remporté en 2014. C’est d’autant plus vrai que l’exposition découle d’une résidence de création en ces lieux, ce qui explique le caractère in situde la production, aussi redevable à des séjours de recherche à Dale en Norvège (2017) et à New York (2018). L’artiste s’est également formée en impression 3D, notamment à Cologne.

Informatique

Une des installations se présente comme le troisième prototype du projet amorcé en 2012, Le grand calculateur. Le dispositif puise dans les origines de l’informatique et sa logique du calcul binaire pour activer des phénomènes sonores et lumineux. Rudimentaire, la machine se compose d’éprouvettes remplies d’eau et de relais électromécaniques, des interrupteurs qui procèdent dans la lumière et dont les manifestations se produisent dans l’autre pièce, relations tissées dans l’espace grâce à des fils de cuivre et des haut-parleurs. Rendu apparent dans sa mécanique même, le système informatique devient aussi important que la séquence de phénomènes qu’il génère, ravivant de ce fait la curiosité pour le fonctionnement du langage numérique duquel, comme usagers, les interfaces nous coupent constamment.

En bricolant ses dispositifs, en avouant leurs limites et leurs défauts possibles, Morin fait se rejoindre sous la forme d’un même événement le spectacle et ce qui le provoque.

Dans une autre installation, elle rapproche aussi l’informatique et la biologie à partir d’images de crânes de chauves-souris (Chiroptera de leur nom savant) tirées de données tomographiques. Dans la section éclairée de la galerie, une mosaïque d’impressions sur papier retouchées au graphite et au crayon présente une sélection des spécimens choisis et traités par l’artiste. Le support parfois abîmé et des espaces au mur encore vacants laissent entendre que la série va croître et que l’artiste y travaille encore. Au sol, un vieux moniteur joue en boucle une vidéo faisant défiler plusieurs de ces images et faisant apprécier la variété de leurs formes, des vues de coupes bidimensionnelles.

Photo: Paul Litherland L’esprit de laboratoire est particulièrement fort chez Oboro, où les dispositifs se répartissent dans les pièces de la galerie et croisent même les éléments d’ensembles distincts.

Ce matériel sert de prélude à la pièce de résistance qui se trouve dans la noirceur, rappelant en cela le cadre nocturne où s’activent habituellement les chauves-souris. Dans une animation réalisée avec des ombres portées, l’artiste redonne en un sens la vie à ces créatures jusque-là conservées sous la forme de données par les soins de scientifiques. Plus chimérique que tangible, leur présence d’ombre vient de la rencontre de lumières DEL avec la reproduction en 3D de leur crâne. Une séquence programmée fait clignoter les lumières qui animent ainsi les ombres.

La structure en grille qui tient les objets s’offre à la vue, dévoilant encore la source des phénomènes projetés autant que le potentiel de développement, puisque tout semble prêt à recevoir d’autres crânes. Pour sa façon singulière de conjuguer les technologies primitives de l’image en mouvement et des systèmes informatiques, voire de la cybernétique, Morin permet de reconsidérer la fracture souvent posée entre machine informatique et espèces vivantes. Elle rend possible un imaginaire où les deux mondes conspirent ensemble, de jour comme de nuit.

États provisoires (Vertebrata)

De Diane Morin. À Oboro, 4001, rue Berri, porte 301, Montréal, jusqu’au 9 mars.