«La précision du vague»: marcher dans la marge

Carole Lévesque, «La précision du vague», 2019
Photo: Carole Lévesque Carole Lévesque, «La précision du vague», 2019

Précis et vague en même temps : la chose est possible, et même richement instructive, selon ce que propose actuellement le Centre de design de l’UQAM. L’exposition La précision du vague ne fait pas que jouer avec les mots. Elle dit beaucoup sur nos vies et sur nos villes faites de vide(s) et de plein(s), de rejets et d’attraits, du besoin de (s’)abandonner comme de celui de (se) discipliner.

Composée de dessins, de photomontages, de vidéos, d’objets, de spécimens de plantes et de collectes de données, l’expo est peu monotone. Sa propre mise en espace puise dans l’alternance entre vides et pleins qui définit un paysage urbain, même dans un contexte de grande densité.

La précision du vague est le résultat d’une recherche aussi méticuleuse que vaste de Carole Lévesque, professeure à l’École de design. Il faut dire que son sujet, les terrains vagues de l’île de Montréal, appelle les contraires. On croit savoir de quoi il s’agit, pourtant, il renferme plus d’une surprise.

Photo: Carole Lévesque Carole Lévesque, «La précision du vague», 2019

Selon les explications du mot « vague » dans un des textes affichés aux murs, « il s’agirait d’une relation évasive entre la représentation et ce qui est représenté, plutôt qu’une chose imprécise en soi. Ces espaces vagues ne sont-ils pas seulement ainsi nommés parce qu’ils ne répondent pas directement aux attentes que nous avons du paysage urbain et de ses valeurs foncières » ?

Des heures et des heures

La démarche autour de ces espaces en marge de nos activités quotidiennes tient sans doute lieu de critique du développement urbain tourné vers la valorisation du beau, du neuf, du propre. Mais la chercheuse ne dénonce pas. Celle qui s’identifie aussi comme « créateure » (plutôt qu’artiste) invite en toute subtilité à rompre avec nos us de consommation. Chez elle, l’observation, l’oisiveté et la patience priment.

Six jours, 42 heures de marche, 5000 photographies, 144 minutes de film et de captation sonore… Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Chiffres du terrain. Car après, ce sont 1800 heures supplémentaires qui ont été consacrées à la réalisation de deux séries de dessins. L’oisiveté n’est pas nécessairement synonyme de passivité.

Entre le protocole scientifique et le processus créatif, le projet a été mené par Carole Lévesque, parfois à la tête d’une équipe, parfois seule. Le résultat tient de l’atlas du terrain vague, en deux volets. Dans son volet documentaire, ou visage réaliste, se succèdent un plan de l’île sectionné en six fuseaux (de « ouest-ouest » à « est-est »), un poste informatique qui détaille chaque fuseau (type de sol, dimensions, dispositifs de sécurité, animaux, ordures, topographie…), ainsi que des preuves matérielles (flore autochtone, objets trouvés sur place).

Élever le paysage

Le second volet fait place à l’interprétation et même à l’imagination de la prof-artiste. On y trouve des croquis, exécutés devant le sujet, mais banalement mis en valeur. L’importance est donnée plutôt à des vues topographiques de douze des terrains visités, placées au coeur de la salle. Cet ensemble de « dessins perspectifs », finement tracés au point où ils disparaissent presque dans la blancheur du Centre de design, correspond néanmoins au pragmatisme de la pratique architecturale.

Six autres dessins, de très grands formats alignés comme une suite narrative, sont l’antithèse de ceux en perspective, tant l’exubérance de leurs compositions est frappante. Richement noircie, la feuille de papier donne à voir ici des sites entièrement habités, contrairement à l’idée de vide associée au terrain vague et abandonné.

Ces espaces vagues ne sont-ils pas seulement ainsi nommés parce qu’ils ne répondent pas directement aux attentes que nous avons du paysage urbain et de ses valeurs foncières ?

Au-delà de leur apparence fantaisiste, souhaitable, certes, ces dessins dits en élévation, ou élévations paysagères, ont leur raison d’être. Ils réunissent sur un même plan rabattu toute l’étendue du terrain vague, non sans juxtaposer, voire confondre, les échelles, le proche et le lointain, l’évident et le secret, l’industriel et le naturel.

Les architectes se servent aussi de ce type de représentation, notamment pour détailler une façade. Ceux de Carole Lévesque ont été cependant réalisés à l’ancienne, à main levée, et non avec les logiciels désormais de mise. Leur aspect rétro, ou leur familiarité avec l’Art déco, a sans doute à voir avec cette technique.

Clou de l’expo, ces dessins sont nés sous une accumulation de données recueillies sur le terrain. Comme si, finalement, ce qui s’y trouvait n’était pas banal. Et valent autant qu’un bâtiment du centre-ville et sa grande valeur foncière.

Le projet montréalais est accompagné, en préambule, par des extraits d’une série réalisée par Carole Lévesque à Beyrouth. Finding Room in Beirut exploite l’idée du terrain vague pour parler d’un quartier en plein centre-ville exclu « de l’imaginaire urbain et de la grande opération de reconstruction » d’une ville meurtrie par la guerre.

La précision du vague

Au Centre de design de l’UQAM, 1440, rue Sanguinet, jusqu’au 14 avril.