Manif d’art 9: une manif manifestement réussie

Vue de l’installation «Reanimation (Baloo Stripped Bare)» d’Oliver Beer à la Galerie des arts visuels, à Québec.
Photo: Renaud Philippe Vue de l’installation «Reanimation (Baloo Stripped Bare)» d’Oliver Beer à la Galerie des arts visuels, à Québec.

Exception faite de quelques bémols, la 9e Manif d’art − La biennale de Québec est un grand succès. Le titre — « Si petits entre les étoiles, si grands contre le ciel » — pouvait sembler un peu fourre-tout. En fin de compte, cette phrase poétique tirée d’une chanson de Leonard Cohen permet à la fois de traiter des rapports philosophiques de l’être humain avec l’univers, du sens de la vie, mais aussi de questions générationnelles majeures comme la transmission du patrimoine culturel ou écologique… Une expo qui semble nous demander, , comme le célèbre tableau de Paul Gauguin: d’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Certes, toutes les œuvres n’évitent pas les clichés inhérents à ce type de sujet. Pour parler du désastre environnemental que notre monde a élaboré, quelques pièces mettent en scène d’une manière un peu littérale l’accumulation d’objets de notre monde capitaliste gaspilleur. C’est le cas de Krištof Kintera au Musée national des beaux-arts du Québec.

Cela dit, dans les solos en galeries et dans les espaces publics, des œuvres se démarquent.

Solos

Dans les galeries, une des pièces les plus remarquables est sans nul doute celle d’Oliver Beer, jeune créateur de 34 ans. L’œuvre s’intitule Reanimation (Baloo Stripped Bare), titre que l’on peut traduire, en conservant son lien avec Marcel Duchamp, par Réanimation (Baloo mis à nu)… Dans ce qui ressemble à un film d’animation, l’artiste anglais met en scène 2500 dessins réalisés par des enfants de 13 ans et moins.

Ces dessins reprennent un extrait du célèbre film Le livre de la Jungle que Wolfgang Reitherman fit pour Disney en 1967. Lentement, les dessins presque abstraits des plus jeunes enfants laissent place aux croquis mieux articulés des plus vieux. Accompagnée par la chanson About Today du groupe The National, cette œuvre traite du rapport à la nature que les adultes ont longtemps inculqué aux enfants.

Comme nous le rappelle Michelle Drapeau, commissaire adjointe à la Manif, ce film véhicule entre autres l’idée que l’humain est supérieur à l’animal et à la nature, mais pose aussi un regard colonialiste et empreint de racisme envers la culture africaine-américaine et les Noirs… Une œuvre touchante et intelligente. Il faudra surveiller ce jeune artiste.

Dans Driftless, Felipe Castelblanco parle quant à lui de notre rapport aux frontières. Il s’agit d’une vidéo dévoilant une performance qu’il a réalisée sur plusieurs années sur différentes étendues d’eau (à Venise, à Sydney, à Lofoten en Norvège, à Québec…). Sur une embarcation de fortune peu stable, il a parcouru ces lieux, nous rappelant avec force les effrayants trajets de bien des migrants, parfois abandonnés à la noyade.

On ira aussi regarder Living with Contradiction de Nadia Myre, installation vidéo qui donne à voir une conversation filmée entre des artistes d’origine autochtone. Ils y traitent entre autres des rapports des musées aux objets, en particulier ceux de la culture amérindienne. David Garneau y explique comment le savoir porté par les objets réside plus dans le travail des créateurs que dans l’objet conservé au musée.

Art public

Le volet art public de cette biennale est aussi très réussi. En particulier, vous devrez aller écouter l’œuvre sonore Lowlands de Susan Philipsz, lauréate du prix Turner en 2010. Cette œuvre est installée dans la cour du lieu historique national des Fortifications-de-Québec. Rien que le dispositif mérite une visite.

Photo: Renaud Philippe Un amateur d’art écoute l’œuvre sonore Lowlands (2010) de Susan Philipsz, au lieu historique national des Fortifications-de-Québec.

Lorsque vous déambulez dans cette cour remplie de neige, des capteurs de mouvements enclenchent sur des haut-parleurs des pièces vocales fantomatiques. C’est la voix de Philipsz qui entonne des chants, des complaintes de marins écossais narrant des adieux dus à des noyades ou à des disparitions. Une œuvre qui donne le sentiment que des lieux peuvent avoir une âme.

 

Une version précédente, qui indiquait que Mathieu Fecteau, Pascale LeBlanc Lavigne et Fred Lebrasseur mettaient en scène, à l’Œil de Poisson, l’accumulation d’objets de notre monde capitaliste gaspilleur, a été modifiée.

Reanimation (Baloo Stripped Bare) / Driftless // Living with Contradiction /// Lowlands

D’Oliver Beer, Galerie des arts visuels, jusqu’au 31 mars / De Felipe Castelblanco, La Bande Vidéo, jusqu’au 21 avril // De Nadia Myre, Le Lieu, jusqu’au 7 avril /// De Susan Philipsz, lieu historique national des Fortifications-de-Québec, jusqu’au 21 avril