Manif d’art 9: le salut par les utopies réalisables à la Biennale de Québec

Krištof Kintera, «Systemus postnaturalis», 2016-2017
Photo: Idra Labrie Krištof Kintera, «Systemus postnaturalis», 2016-2017

Selon l’approche du commissaire Jonathan Watkins, et selon la poésie qu’il emprunte à Leonard Cohen, nous sommes des êtres infimes et pourtant influents sur la nature gigantesque et grandiose. Ces rapports d’échelle et de force teintent la Manif d’art 9 et son intitulé, « Si petits entre les étoiles, si grands contre le ciel ».

Dans cette biennale caractérisée par l’opposition entre un vaste ensemble et des menus solos, un bon nombre d’oeuvres jongle avec les jeux d’échelle. Notamment au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), qui accueille pour la deuxième fois, comme en 2017, l’exposition centrale.

En guise d’introduction, il ne pouvait y avoir mieux que le travail de Daniel Corbeil. L’installation Cité laboratoire (2012-2018) est à la fois une immense maquette et un monde miniature, personnages lilliputiens inclus. Outre un collage de dessins, l’oeuvre prend l’apparence d’une tour d’habitation en totale autarcie, avec sa « production d’algues pour l’alimentation » et ses marais « pour la filtration et la purification des eaux grises ».

Il y a chez Corbeil, comme chez plusieurs de la vingtaine d’artistes réunis au MNBAQ, un mélange d’art d’anticipation et de pragmatisme scientifique. Les « utopies réalisables » sont peut-être notre dernier espoir, vu l’état de la planète.

Si la manière Corbeil est jouissive, ou bon enfant, ce n’est pas le cas du morceau livré en fin de parcours. Imposante par sa taille, par le nombre de ses pièces et par son propos, Systemus postnaturalis (2016-2017), du Tchèque Krištof Kintera, configure une ville avec des déchets technologiques.

Photo: Idra Labrie Tomás Saraceno, «Aerocène», 2019 Crédit: Idra Labrie

Il n’y a que du matériel rejeté et obsolète dans cette installation vaguement sonore et cinétique. Obsolète, selon la société versée dans la performance dernier cri. Parce que chez Kintera, chaque fil et chaque commutateur semblent (encore) utiles.

Le commentaire écologiste de Kintera est indéniable. En porte-à-faux du gaspillage, sa montagne d’ordures reprend vie, dotée même d’une force esthétique — une beauté, disons. Pourtant, devant son apparence d’île flottante, il est impossible de chasser cette image de matériel plastique qui dérive, en abondance, dans les mers du monde.

Merveilleuse distance

Planète à la dérive, Manif alarmiste ? Pas tellement, même que la teneur sombre y est rare.

Outre Kintera et sa pollution issue de la surconsommation, il n’y aurait dans cette zone que Caroline Gagné, auteure d’une installation vidéo et sonore sur la fonte des glaces. Encore que Le bruit des icebergs (2017), sous son éclat de lumière, le son apaisant de gouttes d’eau et la lenteur des images, a quelque chose de réconfortant.

Les apparences sont trompeuses et tout dépend du point de vue. L’artiste de Québec le suggère subtilement, à travers notamment une paroi translucide qui altère, ou renverse, l’image du bloc de glace.

Notre émerveillement de la nature s’appuie en partie sur un rapport de distance. L’iceberg fascine tant que son inquiétante fonte se déroule sous d’autres cieux.

Près de l’oeuvre de Caroline Gagné, l’installation en instruments d’observation intitulée Aphélie 1 (2016), de Patrick Bernatchez, et les sculptures chamanistes en os de baleine de Manasie Akpaliapik rendent compte de l’intérêt de l’humain pour le lointain et le mystique. Chaque fragment de ces oeuvres insiste sur la multiplicité de regards et des points de vue.

La nature, dans ces cas comme dans d’autres — la photographie de Michael Flomen ou la peinture et la céramique de Fanny Mesnard —, inspire de fabuleuses interprétations. Que l’idée soit d’évoquer un écosystème méconnu (Flomen) ou la notion de paradis perdu (Mesnard), les artistes saluent la richesse de ce que la planète a à offrir.

Se réconcilier

Le ton de Watkins n’est pas teinté du pessimisme habituel dès qu’on aborde la question environnementale. Contrairement au film-expo Anthropocène du trio Jennifer Baichwal-Edward Burtynsky-Nicholas de Pencier, la Manif 9 suscite de l’espoir.

L’expo centrale ne nie pas le danger qui nous guette, à l’instar de ce qu’évoquent Corbeil, Kintera, Gagné, Mesnard… L’humain peut cependant encore changer la donne.

Dans une sorte de réponse à Anthropocène, l’Argentin Tomás Saraceno propose Aérocène, projet qui se décline sous plusieurs formes comme autant d’utopies réalisables.

Place à l’ère de la « réconciliation » et de la « relation symbiotique » avec la Terre. Pour y arriver, Saraceno travaille avec d’autres artistes et des chercheurs. Parmi leurs inventions : un ballon gonflé d’air, soulevé par le soleil et porté par le vent.

Le résultat, au musée, se traduit par la présence de l’objet, dégonflé — la preuve qu’il existe ! —, une ambiance sonore et des images à couper le souffle. La nature émerveille encore, certes. Mais pour combien de temps ? Même réelle et réalisable, l’utopie sera-t-elle autre chose qu’une chimère ?
 

Manif d’art 9 – La biennale de Québec

Au pavillon Pierre-Lassonde du MNBAQ, du 16 février au 21 avril