Une mise à nu progressive

«Nu féminin allongé», Jori Smith (1907-2005), vers 1950
Photo: MBAM, don de Jori Smith «Nu féminin allongé», Jori Smith (1907-2005), vers 1950

Source d’inspiration infinie, dans la vie comme dans l’art, le corps est aussi l’objet de toutes les censures. En visitant l’exposition Le modèle dans l’atelier, Montréal 1880-1950, au Musée des beaux-arts de Montréal, on découvre à quel point le Québec de l’époque a été frileux devant ses représentations.

À la Société des arts de Montréal, qu’on appelait l’Art Association — l’ancêtre du MBAM d’aujourd’hui —, les femmes qui étudiaient l’art devaient se contenter de dessiner ou de peindre des modèles féminins drapés, ou des hommes au sexe caché, contrairement à leurs homologues masculins.

« Les femmes devaient suivre la formation académique comme les hommes, mais elles n’avaient pas accès au nu intégral », dit Jacques Des Rochers, conservateur de l’art québécois et canadien d’avant 1945 pour le Musée, qui présente l’exposition.

Ce n’est d’ailleurs qu’en 1922 que le Musée accueille dans sa collection son premier tableau de nu académique. Il s’agit d’Ève, de Wyatt Eaton. Dix ans plus tard, le Musée reçoit en cadeau son premier nu « moderne », Scènes d’atelier numéro 2, la période de repos, du peintre juif Ernst Neumann. Et en 1947, le peintre Louis Muhlstock dénonce, dans la revue Art Forum, la censure d’un portrait de femme de Bonnard dans une réimpression montréalaise de la revue Carrefour. La poitrine du modèle y est en effet volontairement gommée sous une bande blanche. En 1947, donc un an avant la parution du manifeste Refus global, Muhlstock écrit un article intitulé « An excess of prudery » dans lequel « il s’élève contre le manque de liberté artistique ».

Titres allusifs

Plusieurs des oeuvres exposées aujourd’hui ont été récemment acquises par le MBAM. Parmi celles-ci se trouve aussi un livre d’art de Jean Chauvin, retrouvé dans la bibliothèque du collège Jean-de-Brébeuf, dans lequel des tableaux de nus, notamment signés Aurèle de Foy Suzor-Côté, ont été censurés à la main.

« Ce livre sur les ateliers montréalais avait été critiqué à l’époque par certaines personnes, parce qu’on y trouvait beaucoup de nus. On est quand même en 1928 », dit Jacques Des Rochers. « La censure se retrouvait partout au Canada », ajoute-t-il.

 
Photo: MBAM, don de Paul Maréchal à la mémoire de l’artiste «Nu féminin endormi», Louis Muhlstock, 1940

Pour parvenir à exposer ses nus, Suzor-Côté nommait d’ailleurs ses tableaux de manière détournée. « Beaucoup d’artistes répondaient à la censure avec des titres allusifs, poursuit Jacques Des Rochers. À partir des années 1920, il y a à la fois libération, critique et censure. »

Les sculptures respectives de Louis-Philippe Hébert et d’Henri Hébert, père et fils, parlent d’elles-mêmes du fossé des générations. Fleur des bois, signée Louis-Philippe Hébert, représente une jeune femme autochtone fantasmée, sculptée sans modèle en 1897. Réalisée 30 ans plus tard par son fils Henri Hébert, la sculpture Flapper met en scène Cécile Perron, modèle nu aux cheveux courts et à la pose moderne.

Autres tabous

Certaines oeuvres ont été dénoncées pour d’autres raisons que la nudité des modèles. La peintre Prudence Heward, dont on voit certains dessins dans l’exposition, a été critiquée pour sa représentation de femmes noires nues dans des paysages exotiques. « Heward n’a réalisé qu’un seul tableau d’une femme blanche nue dans la nature, apprend-on. Dans ces dessins d’ateliers, dépourvus d’artifices, la réserve des femmes noires les distingue d’autres plus provocantes, sans visage. »

Plus loin, on verra des esquisses de John Lyman, ayant servi à la composition de l’oeuvre La détresse, avant 1938. Cette oeuvre serait, selon Jacques Des Rochers, la première oeuvre canadienne représentant l’homosexualité féminine.

À ses côtés, on présente aussi le Nu féminin aux bas, peint par la peintre Jori Smith dans les années 1930. À la même époque, le Nu dans l’atelier, de la peintre Lilias Torrance Newton, avait choqué par sa représentation d’une femme en talons hauts, aux ongles peints, dont on distinguait très clairement les poils pubiens.

C’est avec des oeuvres de Louis Archambault, introduisant des formes abstraites de nus, que le tour d’horizon de l’époque se termine. En guise de point d’orgue, le Musée présente tout de même une oeuvre contemporaine, une photo de Donigan Cumming sur laquelle on voit un couple de personnes âgées, où l’homme et la femme sont nus.