La sculpture en question à la galerie Division

Vue de l'exposition La Durée d'An Te Liu chez Division
Photo: Richard-Max Tremblay Vue de l'exposition La Durée d'An Te Liu chez Division

La sculpture moderne est indissociable de la remise en question du socle, ce piédestal qui permet à l’œuvre de dominer le spectateur. Il sacralise les sujets représentés — comme le sacrifice à la guerre — ainsi qu’un certain type de sculpture — le monument. Mais vint Rodin qui, avec Les bourgeois de Calais, osa placer ses héros au ras du sol. Vint ensuite Brancusi qui ne se libéra pas totalement du socle, mais qui lui nia tout de même sa fonction convenue, en en faisant un élément de sa réflexion, ne le gardant que s’il faisait partie logiquement de la sculpture. Puis ce fut Carl André qui le réduisit à un « dallage » sur lequel nous pouvons marcher, abolissant la limite entre l’espace réel et l’espace sacré de l’art. Quant à Richard Serra, il le fit tout simplement disparaître.

On croyait donc être libéré de ce socle prétentieux. Pourtant, il a fait un retour en force en art contemporain. Retour à l’ordre après des années d’expérimentation ? Dialogue critique avec la tradition classique ? Deux artistes exposés ces jours-ci dévoilent leurs stratégies.

Formes paradoxales

An Te Liu, artiste canadien né à Taiwan, s’est fait connaître par ses sculptures aux formes abstraites se référant au travail de Constantin Brancusi, de Barbara Hepworth ou de Jean Arp. Présentées entre autres au musée Gardiner à Toronto en 2013, ses pièces se révélaient être des moulages d’emballages en styromousse de divers produits commerciaux suremballés. À Division, dans une salle adjacente à son exposition, vous pourrez d’ailleurs voir une pièce réalisée dans cet esprit. Intitulée Hard Edge Kawaii Subtraction No. 2 (2018), elle ressemble à une œuvre moderne, mais elle est en fait la reproduction en bronze de l’emballage d’un humidificateur Hello Kitty.

Posés sur des socles, ces emballages deviennent-ils une manière de remettre en cause les limites entre art et design ? Entre, d’une part, ce que l’on a encore tendance à concevoir comme la grande culture et, d’autre part, la culture au sens plus large, celle qui produit de nombreux artefacts ? Il faut dire que ces emballages, qui ne sont pas biodégradables, vont nous survivre longtemps et que les archéologues du futur risquent bien de se demander la valeur culturelle de ceux-ci, composés d’un matériau aussi innovateur et éternel.

À moins que le travail de Liu ne soit une forme de critique humoristique du design contemporain, ces emballages étant devenus plus intéressants formellement que les objets qu’ils protègent ? Ou s’agit-il plutôt d’un regard ironique posé sur la sculpture moderne devenue un style accepté, un look maintenant repris par des revues de décoration ? À moins que ce type d’art contemporain ne soit simplement qu’une possibilité, pour les collectionneurs actuels qui ne peuvent se payer un Brancusi, un Hepworth ou un Arp, de tout de même se procurer ce type d’art, relevé juste d’un zeste d’ironie postmoderne ?

Dans sa nouvelle production, Liu va plus loin dans sa réappropriation. Les formes exhibées ne jouent pas seulement sur la ressemblance entre un monde « en négatif » et la sculpture moderne. Liu dialogue avec des objets réels, dont des morceaux de sa Honda. Talismatic, pièce évoquant aussi un Brancusi, est une reproduction en bronze d’un phare de sa voiture. Comme le suggère le titre, Autosuggestion se révèle une reproduction du miroir et d’une partie de la carrosserie de cette auto. Le design actuel a-t-il vampirisé l’art moderne pour le détourner de sa fonction de contestation ? L’œuvre de Liu met judicieusement en scène toutes ces questions bien actuelles.

Photo: Richard-Max Tremblay Deux œuvres d’An Te Liu: «Into the Void (vita ante acta)», 2017 et «Time Passes Slowly», 2018

Plusieurs de ces œuvres ont encore des socles, ce qui indique déjà comment l’œuvre est digne du musée. Une tendance bien ancrée en art contemporain ! Mais Liu sait aussi jouer avec d’autres moments de l’histoire de la sculpture. La pièce Shadow — moulage en peau de vache de l’avant de la même voiture —, forme aux apparences molles, suspendue au plafond, fait penser aux post-minimalistes comme Eva Hesse. Rien ne résiste à l’appropriation ?

Érosion des formes

Née au Brésil mais vivant à Brooklyn, Juliana Cerqueira Leite produit elle aussi une relecture de l’histoire de la sculpture, une sculpture encore plus classique. Les formes de ses œuvres blanches font penser aux esclaves de Michel-Ange. Mais on a l’impression que ces pièces ont été abandonnées aux intempéries. On croirait les voir s’écrouler, fondre, s’éroder sur leur base, leur socle et même leur structure d’acier. Une sorte d’effondrement de l’art ancien et de la mémoire.

Le résultat fera aussi penser à Rodin, qui donnait une place à l’accident et à la ruine dans son œuvre. Cerqueira Leite est fascinée par le fait que des artefacts anciens sont réapparus en Amazonie grâce à l’érosion due aux changements climatiques… Son travail porte en lui les signes inquiétants de ce devenir ruine de notre monde.

La durée d’An Te Liu

Et Juliana Cerqueira Leite. À la galerie Division, jusqu’au 30 mars.