Les chantiers de l’image avec Lucie Rocher

Vue de l’exposition «Traverses» de Lucie Rocher
Photo: Lucie Rocher Vue de l’exposition «Traverses» de Lucie Rocher

Pour Lucie Rocher, les chantiers de construction se suivent, mais ne se ressemblent pas. Avec ce sujet qu’elle ausculte depuis quelquesannées, elle explore autant les particularités du bâti que le postulat voulant que l’image soit un construit, ce qui la conduit par le fait même à s’interroger sur son faire à elle, sur l’artiste au travail.

Dans la petite salle chez Occurrence, plusieurs composantes s’imbriquent les unes dans les autres et se répondent dans un dialogue fécond qui va des matériaux aux représentations, selon un mode installatif hautement étudié. Différentes structures se font le support de photos renvoyant à des chantiers de construction observés par Rocher lors d’une résidence d’artiste au Japon.

Cet exil temporaire n’est pas le premier dans le parcours de l’artiste, qui est née en France et qui réside maintenant à Montréal. Son arrivée ici a coïncidé avec le grand chantier intérieur qui a transformé l’édifice de béton sur l’avenue De Gaspé où elle expose aujourd’hui et où, quelques étages plus haut, elle a son atelier. Dès lors, sa démarche semble être liée aux conditions de travail de l’artiste, inséparable des mutations urbaines ; l’actualité rappelle encore combien la spéculation immobilière joue un rôle dans ce phénomène dont les impacts sur des communautés sont avérés.

Standardisation

Ces considérations demeurent en arrière-plan dans le travail de la doctorante en études et pratiques des arts de l’UQAM, pour qui cependant il importe de briser l’apparente neutralité du cube blanc de la salle d’exposition. Par ses interventions in situ, l’artiste force en effet des ouvertures surprenantes dans un lieu assez petit alors métamorphosé par une nouvelle dynamique spatiale. Un pan de mur est notamment apparu au cœur de la pièce ; ses extrémités ouvertes rendent visible sa charpente tout comme son espace potentiel de rangement, à la manière d’un lieu d’entreposage que l’artiste pourrait avoir aménagé pour ses besoins.

L’évocation de son espace de travail agit en support aux vues de chantier captées au Japon, et ailleurs également, des scènes qu’elle a attentivement suivies au quotidien. L’un et l’autre des processus se font ainsi étroitement écho. Contreplaqué, verre, plexiglas et gypse servent de surfaces d’apparition pour des photos montrant des fondations de béton, des échafaudages ou des structures en élévation. Dans le mode opératoire de Rocher, les images et leur support se commentent mutuellement, proposant des prouesses formelles qui séduisent souvent par leur force visuelle et la qualité de leur exécution. Une photo de Styrofoam traînant dans un terrain vague se trouve par exemple imprimée sur de réels morceaux de cet isolant, ici suspendu en cascade. De la sorte présentée, l’image résiste à la standardisation qui régit les matériaux de construction. L’artiste fait bien comprendre que ses photos ne répondent pas aux mêmes exigences de rendement.

L’uniformité des matériaux s’applique à la plupart des chantiers, mais le contexte nippon a apporté à Rocher l’occasion de saisir des particularités, comme l’essence du bois utilisé, de couleur plus orangée. L’artiste retient surtout l’esprit général du chantier, dont la scénographie des gestes et des outils repose sur une logique souvent impénétrable pour le regard néophyte. Comme dans son installation qui multiplie les composantes, chaque chose a sa raison d’être tout en faisant mine de reposer en attente, sans avoir de fonction déterminée.

Mise en abyme

Aussi, la production de Rocher nous convainc que les scènes de chantier sont de parfaits prétextes à des observations soutenues. En photographe aguerrie, l’artiste restitue toute la beauté formelle de la géométrie des lignes, des compositions enrichies par les découpes de lumière. L’artiste a d’ailleurs cadré ses images de l’intérieur, depuis une fenêtre, et de l’extérieur ajoutant aux différentes traversées qui sous-tendent son travail. C’est aussi le cas dans les vues de son exposition, au palais des paris à Tasaki, où elle a fait sa résidence à l’automne, qui sont intégrées à l’installation. Elles défilent sur la surface d’un contreplaqué brut grâce à la rotation d’un carrousel à diapositives. Rocher, peut-on voir, a joué avec la lumière et les composantes architecturales du lieu, marqué par de larges fenêtres et une terrasse.

Cette mise en abyme, de l’exposition dans l’exposition, sert doublement. Le chantier, c’est aussi celui du travail de l’artiste et la révélation de son processus. Plus encore, c’est la confusion que se plaît à renouveler Rocher entre l’utilitaire et l’inutile. Les images de son expo pouvaient avoir une fonction documentaire qui est ici reléguée au second plan. Dans la galerie, un papier roulé au sol ainsi que des tuyaux de cuivre appuyés au mur passent quant à eux de matériaux à sculptures minimalistes. Cette même indétermination opère dans une série d’images imprimées sur plexiglas, de curieux « bricolages » simplement repérés dans des rues en Corée. Présents pour des raisons pratiques seulement connues de leurs auteurs, ces rafistolages sont apparus, dans le regard de l’artiste, comme des ready-made, de véritables œuvres d’art.

Traverses

De Lucie Rocher, Occurrence. Espace d’art et d’essai contemporain, 5455, avenue De Gaspé, espace 108, jusqu’au 2 mars.