Hommage à Conrad Poirier, pionnier du photojournalisme au Québec

Autoportrait du photographe Conrad Poirier en 1939­
Photo: BANQ Vieux-Montréal, Fonds Conrad Poirier Autoportrait du photographe Conrad Poirier en 1939­

Les milliers de clichés de Conrad Poirier (1912-1968) appartiennent, depuis le début de l’année, au domaine public. Ils peuvent désormais être reproduits librement. C’est à cette occasion qu’on a voulu, du côté de l’Université de Montréal, rendre hommage à ce pionnier du photojournalisme au Canada par l’entremise d’une exposition.

Bien que notre vision du passé se conjugue souvent à ce qu’a capté son oeil, on sait en vérité fort peu de choses à propos de Conrad Poirier.

Très actif surtout dans les années 1930 et 1940, ce solitaire s’annonce, depuis le confort de son domicile, comme photographe. Il accepte des contrats, publie beaucoup dans des magazines et des journaux. Il vend ses clichés à divers imprimés, quelques-uns parmi les plus importants de l’époque : Le Samedi, La Revue populaire, The Gazette, The Montrealer, La Patrie, Photo-Journal, La Presse… Jusqu’à sa mort, en 1968, il occupe la jolie maison de son enfance, située un peu en retrait d’une rue tranquille de l’ouest de l’île de Montréal.

Chapeau mou, chemise et cravate plus ou moins bien ajustées, le physique un peu enveloppé, Poirier arpente les rues de Montréal et guette l’instant qui, au moment de déclencher, fera sa joie. Il est aussi volontiers photographe de commandes. Les services publics font appel à lui pour illustrer des campagnes, par exemple pour favoriser le recyclage des matières premières en temps de guerre. Sa voisine, dont on ne sait rien, il va la photographier plus de 500 fois, explique au Devoir Florian Daveau de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

 
Photo: BANQ Vieux-Montréal, fonds Conrad Poirier Jour de victoire dans la rue Sainte-Catherine, le 7 mai 1945

Collectionneur dans l’âme, Poirier compulse des images d’autres photographes, collige des pages de magazines, amasse des coupures de journaux dans des albums, accumule des disques et, surtout, se passionne pour le cinéma américain. Au grenier, chez lui, il a installé une sorte de ciné-club privé.

Ses photographies sont classées par thème et numérotées dans des albums, ce qui montre le sérieux de son engagement. Toutes ses notes sont rédigées en anglais. Et c’est donc en anglais seulement que cette modeste exposition s’est bornée à présenter quelques-unes de ses photographies, sans offrir pour compenser de mise en contexte ou encore d’appréciation de la valeur de cette oeuvre personnelle de grande importance aujourd’hui collectivisée.

Ses images, souvent de très grande qualité, offrent un miroir à la réalité sociale d’une époque. En 1945, à l’annonce de la fin de la guerre, il cadre, rue Sainte-Catherine à Montréal, des jeunes femmes tout sourire qui entourent des policiers. Au centre de cette image emblématique, une femme se tient de profil, des lunettes rondes sur le nez. Elle tient à la main un exemplaire du magazine L’Oeil, un des nombreux imprimés montréalais qui accueillent alors le travail de photographes dont presque toutes les archives ont souvent été jetées par l’inconséquence de quelques-uns de leurs héritiers.

Modernité

Comment se retrouve-t-on, à la façon de Conrad Poirier, photographe dans l’entre-deux-guerres ? Son père, Arthur, est mort en 1920. Gérant du magazine Le Samedi, ce paternel est aussi le neveu de Ferdinand Poirier, qui, au sein de Poirier, Bessette Cie, gère un autre magazine à grand tirage, La Revue populaire. Est-ce lui ou un homonyme qui, à cette époque, possède des chevaux de course de grand prix ? Disons en tout cas que le contexte familial se prête à l’épanouissement d’un de nos premiers grands photographes de presse.

La reproduction mécanique des images apparaît alors telle une véritable industrie. Et l’oeil de Conrad Poirier se montre à la hauteur de la modernité mise en avant par la multitude de magazines d’ici et d’ailleurs qui profitent d’un engouement très important pour l’image.

 
Photo: BANQ Vieux-Montréal, fonds Conrad Poirier Charles Trenet donne un tour de chant lors d’un rodéo au stade De Lorimier, le 24 juillet 1946.

Conrad Poirier utilise souvent un appareil Speed Graphic dont les grands négatifs assurent un rendu exceptionnel, à condition bien entendu d’être doué. Ce qu’il est. Il utilise aussi des instruments plus légers, comme l’appareil allemand Exacta, qui vont lui permettre par exemple de capter à la sauvette de pauvres gens poussant leurs quelques biens à l’heure de déménager au printemps.

Des photos que vous avez pu voir publiées ici et là du Montréal des années 1930 et 1940, les chances sont grandes qu’il s’agisse d’oeuvres de Conrad Poirier. Il est partout. Il croque des scènes de rue, de travail, des événements sportifs, des manifestations, des portraits de personnalités, même quelques nus, selon les canons esthétiques de la pin-up. Mais de tout cela, cette exposition plein de promesses ne dit hélas quasi rien.

Éducation et information

Selon une des commissaires de l’exposition, la professeure Marie Martel de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI), il s’agissait d’abord et avant tout d’illustrer, par le biais de l’oeuvre de Poirier, le trésor que représentent les documents du domaine public pour les besoins en éducation et en information.

Mais en ce cas, pourquoi ne pas avoir justement profité de la qualité de l’oeuvre de Poirier pour informer et éduquer ? Pas un mot pour expliquer comment, en juillet 1939, plus de 100 couples appartenant à la Jeunesse ouvrière catholique (JOC), photographiés habilement par Poirier, se retrouvent au Stade de Lorimier pour unir leurs destinées. Rien sur la fraîcheur d’un Charles Trenet qui, dans le même stade, en 1946, est croqué en action alors qu’il chante à l’occasion d’un grand rodéo.

 
Photo: BANQ Vieux-Montréal, fonds Conrad Poirier Des compétitions d’athlétisme à l’école Westmount Junior High School en mai 1946

Peut-on savoir après quoi couraient ces jeunes femmes, montées sur leurs talons hauts, en enjambant les pavés de la place d’Armes au risque de perdre pied ? Et lorsque Poirier photographie le jeune André Mathieu, le regard au loin, appuyé contre le plat supérieur de son piano, que nous dit-il de lui à travers l’image d’un des musiciens les plus étonnants de ce pays ?

À la suite du décès du photographe, le cinéaste Guy Côté, l’un des fondateurs de la Cinémathèque québécoise, avait acquis les négatifs de Poirier. Ils finirent par être cédés aux archives nationales. Ces archives comptent plus de 22 000 images. Si les informations concernant la vie personnelle de Conrad Poirier sont tombées dans l’oubli, ses photographies disent tout de même beaucoup du monde social dans lequel elles s’inscrivent.

Devant cette oeuvre, qu’elle soit désormais publique ou pas, il reste encore matière à déplier les significations contenues dans les images, à essayer de comprendre l’inscription sociale de toute une époque dont ces milliers de photos témoignent de façon unique.

Le trésor, avant tout, se trouve là.

Conrad Poirier photoreporter (1912-1968)

Carrefour des arts et des sciences, à l’Université de Montréal, pavillon Lionel-Groulx, salle C-2081-2083, jusqu’au 31 mars.