«Dans la Chambre des merveilles»: de la fantaisie à la science

Tête de calao festonné de Cochinchine française, datant du XIXe siècle
Photo: Caroline Bergeron Tête de calao festonné de Cochinchine française, datant du XIXe siècle

Ils amassaient les incisives de narval ou les mâchoires de mastodonte, en les présentant parfois comme des cornes de licorne ou des dents de géants. Ils rapportaient leurs trésors de voyages effectués au bout du monde et les exhibaient pour le plaisir de leurs amis. Les aristocrates européens du XVIIe siècle rassemblaient leurs collections d’objets rares dans des cabinets de curiosité, ces ancêtres des musées auxquels le musée Pointe-à-Callière rend aujourd’hui un hommage.

L’exposition Dans la Chambre des merveilles, présentée jusqu’au 5 janvier en collaboration avec le musée des Confluences de Lyon, tient son nom du mot allemand Wunderkammer, littéralement « chambre des merveilles », qui désignait ces cabinets de curiosités.

La collection du musée des Confluences de Lyon provient de celle de deux frères, Gaspard et Balthasar de Monconys, le premier, naturaliste, et le second, grand voyageur, ayant vécu au XVIIe siècle. À l’époque, explique Hélène Lafont-Couturier, directrice du musée des Confluences, les collectionneurs cherchaient à recréer un microcosme « universel » dans cette pièce, en y faisant entre autres figurer des objets ou des animaux exotiques. Dans les premières salles du musée, le mot « curiosités » prend tout son sens, alors que l’on observe des moutons à deux têtes, une corneille albinos ou un lièvre artificiellement couronné d’un panache de cerf. À l’époque, on parlait de Lepus cornutus, et une image en ornait le tableau encyclopédique et méthodique des trois règnes de la nature, quadrupède, de 1768. Appelé communément jackalope, croisement entre jackrabbit et antelope, ce lièvre aurait été touché par un virus qui lui faisait pousser des cornes, a-t-on compris plus tard.

Le journal de Balthasar de Monconys, dont des extraits sont reproduits sur les murs, ne manque pas de descriptions étranges : « Un chasseur tira un dragon gros comme un renard, qui avait quatre pieds, une queue d’une canne ou environ de long, deux ailes de chauve-souris », écrivait-il en 1664.

Au fil de la visite, l’exposition prend un caractère plus scientifique. On y trouve notamment l’un des vingt-huit volumes de l’édition originale de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, publié entre 1751 et 1772 sous la direction de Diderot et d’Alembert. On a d’ailleurs l’habitude de classer les objets d’un cabinet de curiosités en différentes catégories : Naturalia, où l’on classe les spécimens de la nature, Artificialia, où l’on trouve les objets créés par l’homme et servant à la science, et Exotica, où sont classées les trouvailles exotiques.

L’exposition de Montréal a pour sa part été enrichie de divers objets et spécimens provenant de plusieurs collections québécoises. On y voit notamment un orignal albinos capturé en Abitibi en 1949, et prêté par le Musée de la nature et des sciences de Sherbrooke.

Dans une première salle, on apprend d’ailleurs que le cabinet de curiosités n’était pas un phénomène présent au Québec. « Au Québec, pas de riches aristocrates invitant leurs pairs au château familial pour leur montrer leurs plus récentes acquisitions », lit-on sur un panneau. Par contre, l’aubergiste Thomas Delvecchio aurait ouvert à Montréal un premier musée privé en 1824.

L’exposition aborde aussi le curieux univers des collectionneurs, en présentant des entrevues effectuées avec certains d’entre eux. On y rencontre des passionnés de poupées, de voitures jouets, ou de boîtes. Le Musée de la nature et des sciences de Sherbrooke a aussi prêté une collection d’oeufs d’oiseaux sauvages, assortie d’effigies des oiseaux qui les ont pondus !

Une étude, publiée en 2014 par Hubert Van Gijseghem, indique par ailleurs que 94 % des collectionneurs sont des hommes, dont l’âge moyen est de 62 ans. Quelque 76 % ont commencé à collectionner durant leur enfance, 62 % d’entre eux sont prêts à fouiller dans les poubelles de leur voisin et 50 % des conjoints ou conjointes ne partagent pas cette passion…

Dans la Chambre des merveilles

Au musée Pointe-à-Callière, jusqu’au 5 janvier 2020