Des femmes noires sortent de l’ombre

«Uringo Bayoyo», de la série «The Floating Homeland», une œuvre de Shanna Strauss
Photo: Manoucheka Lachérie «Uringo Bayoyo», de la série «The Floating Homeland», une œuvre de Shanna Strauss

Sexisme, violence, racisme, santé mentale, homosexualité… Tels sont les sujets explorés par l’exposition Subalternes qui se déroule jusqu’à samedi 15 h au Centre de diffusion et d’expérimentation de l’UQAM. Un événement inscrit dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs qui s’intéresse aux femmes noires artistes qui, dans leurs pratiques contemporaines, souhaitent regagner la narration.

« Voix d’émancipation », tel est le thème du 28e Mois de l’histoire des Noirs qui, cette année, met en avant les Noires qui ont contribué chacune à leur manière à l’amélioration des conditions de vie de ces communautés au Québec. « Les talents des femmes noires sont peu célébrés », explique Claire-Anse Saint-Éloi, coordonnatrice pour la Table ronde du Mois de l’histoire des Noirs. « C’est pourquoi — dans la foulée du mouvement #MoiAussi — nous avons décidé de mettre à l’honneur 12 de ces femmes très inspirantes, qui représentent des piliers de nos communautés québécoises. »

« Mettre les femmes à l’honneur est une excellente idée », valide la Camerounaise d’origine Lynda Kamgue Neyret, fondatrice de la boutique africaine Nyumba design à Brossard. « Question de rappeler, entre autres, la violence à l’égard des femmes dans certains pays d’Afrique où leurs droits sont écrits, mais non reconnus. Quant au Mois de l’histoire des Noirs, il est important. C’est l’occasion de se remémorer les grandes figures des mouvements contre la ségrégation raciale et les inégalités. »

Une centaine d’activités — films, expositions, conférences, spectacles, colloques — sont prévues à Montréal et en région pour stimuler les réflexions, promouvoir l’histoire et la culture et partager des inventions et des secrets professionnels. Une occasion de rencontrer de nombreuses personnalités inspirantes issues de différentes communautés.

Queer, trans, lesbienne…

Parmi ces activités, Subalternes est une exposition élaborée par deux étudiantes d’origine haïtienne de l’UQAM et auteures de la plateforme franco-canadienne Nigra luventa : Michaëlle Sergile et Diane Gistal. L’événement met en lumière le travail d’artistes locales émergentes, mais aussi de grands noms internationaux qui investissent le domaine de l’art contemporain depuis plusieurs années et qui partagent le fait d’être femmes, d’être Noires et de vouloir, à travers leurs pratiques artistiques, se réapproprier la narration.

Subalterne vient du mot latin subalternus signifiant « sous l’autre », explique Diane Gistal. « L’exposition, un mélange de peintures, de vidéos et de photographies, focalise sur celles qui représentent cette subalternité : les femmes noires tout court, les femmes noires qui viennent d’un milieu social défavorisé, les femmes noires qui présentent une orientation sexuelle différente, celles qui sont violentées, celles qui souffrent d’une maladie mentale, un tabou persistant dans les communautés noires. »

Dear Nina : Ever Seen a Childless Mother, un court métrage troublant réalisé par la cinéaste, écrivaine et actrice américaine Constance Strickland, présente Cora, une femme atteinte d’une maladie mentale et dont le passé troublé est révélé à travers une série de lettres. Le film fait le lien entre le passé, le présent et les abus historiques perpétrés contre les Noires depuis l’époque de l’esclavage. Des lignées de douleur générationnelle déguisées en un des plus grands traits de la femme noire, sa force.

Aussi troublante, la série de photos Faces ans Phases, de l’activiste visuelle pour la défense des lesbiennes, des queers, des femmes violentées… Zanele Muholi. C’est à coups de clichés que la photographe sud-africaine se bat contre les idées reçues.

Matière à réflexion

Intitulé I Want a Dyke for President, un poème truculent écrit en 1992 par l’artiste et activiste Zoe Leonard et débité, via une vidéo créée par la cinéaste new-yorkaise Adinah Danciger, avec fougue par le rappeur américain, afro-féministe, chanteur, poète et pionnier de la scène hip-hop queer new-yorkaise Mykki Blanco, titille les neurones. Le poème clame un président des États-Unis atteint du sida qui aurait subi un viol ou un avortement à l’âge de 16 ans, qui ferait la file comme tous à la clinique, aurait goûté à la nourriture d’hôpital… Il réclame une femme noire comme présidente.

Le thème de l’esclavage est ici abordé par la réalisatrice et artiste visuelle québécoise d’origine haïtienne Martine Chartrand. L’auteure des courts métrages d’animation Âme noire et MacPherson présente un portrait au crayon graphite de Mary Ann Law Guilmartin, une fille d’esclaves née en Georgie, en 1859, aux États-Unis. Elle fut la fille adoptive de Lawrence James Guilmartin, marchand de coton, et de Frances Jane Mary Lloyd, un couple de Savannah, Georgie. En 1887, à Québec, Mary Ann Law Guilmartin a épousé M. Onésiphore Ernest Talbot, député de Bellechasse.

Quant à l’affiche qui annonce Subalternes, il s’agit d’une œuvre de la collection « Matriarche » de la peintre et artiste de rue d’origine haïtienne Maliciouz. « Cette toile rend hommage aux femmes qui ont donné naissance, élevé et éduqué des enfants. À ces mères et sœurs porteuses de discours et de matrimoine », précise Diane Gistal. L’exposition sur murs noir et blanc donne lieu à une gamme variée d’émotions dans un décor sobre. « La scénographie imposait aussi un questionnement, précise-t-elle. Dans les galeries classiques, les murs sont blancs. On vit dans un monde occidental où la norme est blanche. Les blocs noirs ajoutent une autre dimension. »