«Résurgence»: resurgir en rose et avec aplomb

Meky Ottawa, «Spirit Ghost», 2018
Photo: Meky Ottawa Meky Ottawa, «Spirit Ghost», 2018

Depuis que la Bibliothèque centrale de Montréal n’existe plus, il est plutôt rare que le public ait des raisons de se rendre dans l’édifice désormais baptisé Gaston-Miron et occupé en majeure partie par le Conseil des arts de Montréal (CAM). Un noble projet en soutien aux artistes des communautés autochtones donne l’une de ces rares occasions.

Il n’y a pas de véritable salle d’exposition dans l’édifice de style beaux-arts, remarquable par sa façade toute en colonnes. C’est dans la mezzanine qui surplombe le hall central que se tient la première expo issue du projet Résurgence, une résidence de création et diffusion mise en place par la Maison Photo Montréal, en collaboration avec plusieurs partenaires, dont le CAM.

L’honneur d’inaugurer ce programme destiné à des Autochtones pratiquant la photographie revient à Meky Ottawa. Pour l’artiste attikamek, inconnue jusqu’ici, c’est en quelque sorte le meilleur des tremplins.

Entre le portrait social et la mise en scène, Meky Ottawa lance à travers ses photographies un cri d’affirmation haut en couleur. Ses huit images, teintées de rose et d’éclairage dramatique, sont peuplées de singuliers personnages, tous féminins.

Cette suite narrative toute en allégories explore les représentations de la féminité, entre la madone et le sujet nu. Condensé de références à l’histoire de l’art et à l’histoire populaire, la série se dresse néanmoins comme un rempart aux clichés. Si le thème de la violence faite aux femmes est courant chez les artistes autochtones qui traitent le corps féminin, comme dans le cas de Rebecca Belmore, l’approche chez Meky Ottawa n’est dénuée ni de fantaisie ni d’humour.

De la reine à la pendue

La série débute et se termine, telle qu’exposée dans l’édifice Gaston-Miron, par deux compositions inspirées du monde des loisirs. L’oeuvre intitulée 13 reproduit une reine et son image renversée, en miroir, comme on en trouve dans un jeu de 52 cartes. La dame n’est ici associée à aucun genre, à aucune des enseignes habituelles — pas de pique, pas de coeur. Notez cependant le détournement féministe : la treizième carte est habituellement celle du roi…

De l’autre côté du hall, La pendue clôt le cycle. Meky Ottawa a féminisé la figure du jeu de tarot, pièce classique liée à l’impuissance et à l’enrichissement spirituel. Cette pendue clame cependant de manière plus nette le renversement de perspective que proposait déjà le tarot. L’artiste a laissé hors du cadre les pieds ligotés, contrairement à la tradition, et permet ainsi de mettre en valeur la tête, son mouvement et la prise éventuelle d’une action.

Intitulé Résurgence comme le nom de la résidence, l’ensemble de Meky Ottawa appelle au retour en force de celles qui ont été longtemps soumises et malmenées. Malgré le fait que des Autochtones disparues et violentées soient encore une réalité, les Lady in Pink, Plastic and Bitch et autres Spirit Ghost (tous des titres d’oeuvres exposées) évoquent une ère nouvelle. Des zones d’ombre demeurent, mais la figure féminine est centrale, déterminante, de celles qui tranchent entre une ligne rouge et une bleue — l’oeuvre Cut Here.

À la manière d’une Cindy Sherman (pour le détournement identitaire), ou d’une Guia Besana citée dans le texte de présentation — photographe italienne faisant dans la chronique sociale empreinte d’onirisme —, le sens de la beauté chez Meky Ottawa a une forte charge critique.

Plus de cent ans après l’époque où un homme blanc (William Notman, par exemple) pouvait se servir de son studio photo pour décrire et définir la réalité autochtone au Canada, le travail en studio de cette nouvelle venue riposte par une bonne claque. Les photos d’Ottawa, exemptes de décors, aux murs nus, et imprimées sur du vinyle, sans encadrement, expriment la voix de la marge.

Pas de point de vue d’une élite ici, pas de manière autoritaire de raconter. Le contexte beaux-arts de l’édifice Gaston-Miron pourrait apparaître comme un drôle de choix pour exposer une telle Résurgence. C’est pourtant cette brutale dissonance qui lui donne crédit. Meky Ottawa aurait très bien pu exposer ses images dans la rue, comme un affichage sauvage. Le prestige de la mezzanine qu’on lui a offert, un lieu qui n’est quand même pas une galerie marchande, souligne néanmoins le sérieux de la démarche.

Résurgence

De Meky Ottawa. À la Maison du Conseil des arts de Montréal, 1210 rue Sherbrooke Est, jusqu’au 1er mars.