«In Seeing, There Is No Right No Wrong» et «Horizon perdu»: obstruer la vue, voir au-delà

Une photo de Velibor Bozovic tirée d’«In Seeing, There Is No Right No Wrong»
Photo: Paul Litherland Une photo de Velibor Bozovic tirée d’«In Seeing, There Is No Right No Wrong»

Il n’y a pas de bonne manière ni de mauvaise dans l’acte de voir, dit le titre anglais de l’exposition de Velibor Bozovic — In Seeing, There Is No Right No Wrong. Le photographe, dont la pratique oscille entre le documentaire et le récit de fiction, n’a aucune directive à donner. Sinon celle de laisser notre imaginaire décider.

Mathieu Beauséjour propose de son côté une série d’œuvres récentes sous l’intitulé Horizon perdu. L’artiste, qui conjugue propos esthétique et pensées politiques depuis 25 ans, invite à voir au-delà de notre champ visuel, à « passer au-delà [de] l’horizon », écrit-il dans son texte de présentation.

Bozovic et Beauséjour ne se sont pas donné le mot, mais les deux cherchent à pousser les limites d’une vision quelque peu conservatrice. Et par le hasard des choses, leurs deux expositions, à des kilomètres de distance, s’appuient sur de grandes surfaces noires. Chez le premier, il s’agit de tirages argentiques dont l’image aurait été sous-exposée à l’extrême. Chez le second, ce sont des dessins sur papier noir dont le tracé est si fin qu’il est imperceptible de loin. Présentée à la galerie Patrick Mikhail, In Seeing, There Is No Right No Wrong comportetreize clichés, dont sept, les noirs, ne semblent rien révéler. De ces impressions, il s’en dégage néanmoins des textures, des grains et parfois des détails, repères d’une autre réalité.

Photo: Paul Litherland Une photo de Velibor Bozovic tirée d’«In Seeing, There Is No Right No Wrong»

Membre du collectif Outre-vie, Velibor Bozovic en a adopté les principes, ceux d’une photographie à cheval sur les genres et dopée aux récits à la fois linéaires et disparates. Ici, il dispose des images narratives (un animal, un objet, un paysage…) aux côtés d’autres plus abstraites. L’ensemble, sur les murs, a du rythme, s’impose par ses lignes, sa géométrie, ses vides aussi.

C’est une lecture très personnelle, propre à l’artiste, qui a orienté les choix. Il ne nous demande pas de faire autrement. Il s’oppose à ce que la photo, trop identifiée seulement à sa valeur d’archive, ne contienne qu’un sens. La mémoire, les souvenirs d’un paysage ou d’un visage dictent souvent la lecture, la compréhension d’une image. Une impression toute noire brouille tous ces rapports.

Les horizons de Beauséjour

Voir et ne pas voir : la dualité est centrale dans Horizon perdu, et notamment devant les dessins sur papier noir, la plupart identifiés par le même titre que celui de l’expo. Ces compositions géométriques au graphite, nées dans la répétition du geste dans le but de remplir un vide tout noir, reprennent un procédé entamé il y a dix ans par Mathieu Beauséjour, à l’époque où le motif du soleil et de ses rayons faisait son apparition dans sa pratique.

Les « paysages noirs », qui font figure, selon les notes de l’artiste, « d’obstructions visuelles, d’emblèmes philosophiques et de déserts sémantiques », ne visent pas moins à représenter l’espace qui se trouve entre l’œil et l’horizon. Il s’agit d’un espace restreint, compact et presque obsédant qui empêche de saisir ce qui s’y trouve au-delà. Les courbes fuyantes, tels les rayons d’un soleil, appellent pourtant à sortir du cadre.

Photo: Paul Litherland

Mathieu Beauséjour, «Le gouffre», 2019

Artiste de la résistance sociale et de sensibles retours historiques, « tenant du romantisme révolutionnaire », comme le clamait Andréanne Roy, commissaire de la rétrospective de l’artiste en 2014, Mathieu Beauséjour fait aussi dans le recyclage. Aux côtés de ses dessins, il expose des œuvres (installations vidéo ou collages) qui tirent de la marginalité des archives de la culture gaie.

On retient par exemple la série d’images intitulée Horizons perdus et teintée du romantisme auquel l’artiste a été associé. Sur des reproductions de tableaux du paysagiste allemand du XIXe siècle Caspar David Friedrich, Mathieu Beauséjour a superposé de petites publicités de bars gais, aujourd’hui potentiellement fermés.

Cette mosaïque affiche sans peine une nostalgie vintage, bien qu’elle déterre une époque où l’homosexualité se vivait en cercle fermé, sans la perspective d’un ailleurs meilleur. Il faillait y croire pour espérer « passer au-delà de [cet] horizon ».

In Seeing, There Is No Right No Wrong / Horizon perdu

De Velibor Bozovic. À la galerie Patrick Mikhail, jusqu’au 23 février. / De Mathieu Beauséjour. À la galerie Antoine Ertaskiran, jusqu’au 16 février.