Paul Klee intimiste et féerique

Paul Klee, «D’où viennent les œufs et le bon rôti», 1921
Photo: The Metropolitan Museum of Art / Collection Berggruen Klee Paul Klee, «D’où viennent les œufs et le bon rôti», 1921

Paul Klee (1879-1940) ne correspond pas vraiment aux clichés de l’art moderne spectaculaire. Dans le ton, son oeuvre n’a pas la tonitruance des sujets abordés par les futuristes qui lui sont contemporains. Formellement, même s’il poursuivit une certaine forme d’abstraction, sa création est bien loin des effets impressionnants des monumentales peintures abstraites américaines qui arriveront après sa mort.

Le travail de Klee fait dans les petits formats et dans le ton intimiste. C’est particulièrement vrai dans la sélection qu’offre cette expo rassemblant 75 dessins, aquarelles et peintures que le marchand d’art et collectionneur Heinz Berggruen (1914-2007) offrit en 1984 au Metropolitan Museum of Art de New York, oeuvres qui n’avaient pas été présentées toutes ensemble depuis 1988. Même si son art tisse des liens avec un monde surnaturel, il y a quelque chose de discret dans les oeuvres de Klee. Cet artiste semble réaliser des enluminures de manuscrits modernes, des miniatures de livres magiques.

Photo: The Metropolitan Museum of Art / Collection Berggruen Klee Paul Klee, «Rythmes rouge-vert et violet-jaune», 1920

Et pour traiter de cette oeuvre intimiste et féerique, le musée a opté pour une présentation très sobre, minimaliste, qui se concentre sur les oeuvres. Voilà une présentation qui aurait pu être alimentée par de nombreux documents et photographies historiques ou par des juxtapositions ou des comparaisons avec des oeuvres réalisées par d’autres artistes de son époque… Seuls quelques panneaux explicatifs viennent, ici et là, ponctuer le parcours de pistes de lectures significatives qui montrent souvent comment, dans une époque sombre, marquée entre autres par la guerre, Klee voulut produire un art abstrait sublime qui offrirait une forme de résistance.

Cette exposition se dévoile un peu comme l’inverse de celle consacrée à Picasso à l’été 2018 au Musée des beaux-arts de Montréal, expo qui pourtant avait en commun l’intérêt de l’art moderne pour une certaine schématisation, l’abstraction des formes, mais aussi pour le primitif. Autant celle de Klee est épurée, dépouillée, presque austère, autant celle consacrée à Picasso faisait dans l’accumulation des oeuvres ainsi que des liens esthétiques et historiques. Malgré une structure de présentation plutôt conventionnelle, chronologique, voilà une expo qui saura captiver. Tout comme l’expo Picasso, elle permettra de voir comment l’art du XXe siècle a su s’inspirer des cultures non occidentales.

L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. Le merveilleux et le schématique propres à l’imaginaire s’y trouvent donnés d’avance et, dans le même temps, s’y expriment avec grande précision.

Lors d’un voyage en Tunisie avec le peintre August Macke, Klee s’inspira des formes géométriques de l’architecture mauresque, mais aussi des couleurs du paysage. Klee se dirigea alors vers une glorification très moderne de l’impact de la couleur. Mais il s’agit aussi d’un art qui a su puiser dans le primitivisme l’attitude créatrice des enfants. Le texte de présentation parle — sans condescendance — du « trait enfantin » comme d’une constante de son oeuvre. Une attitude moderne qui, dans les années 1930, lui valut, comme bien d’autres artistes, d’être présenté par les nazis comme un artiste dégénéré, ses oeuvres étant même exposées à côté de créations produites par des « malades mentaux ». Comme l’ont expliqué bien des historiens de l’art, dont René Passeron lors de la rétrospective Klee en 1969 au Musée d’art moderne de Paris, son oeuvre est une synthèse du merveilleux des surréalistes (avec qui il exposa en 1925 à Paris) et du schématique défendu par les abstraits…

Relire l’histoire

Vous profiterez de cette visite au MBAC pour aller faire un tour dans la section de l’art canadien et autochtone afin d’y voir quatre courtes vidéos regroupées sous le titre de Souvenir. Réalisés par des cinéastes des Premières Nations, ces films s’approprient, « remixent » des images anciennes de films réalisés par l’ONF portant sur les Autochtones.

Jeff Barnaby, Michelle Latimer, Kent Monkman et Caroline Monnet se réapproprient ces images afin de nous offrir un autre point de vue sur leurs nations crie, algonquine, micmaque. Ces œuvres dévoilent comment même les films documentaires exigent une interprétation et une relecture.

On notera en particulier Sœurs et frères (2015) de Monkman, qui effectue une comparaison troublante entre les enfants assimilés et acculturés dans les pensionnats avec les troupeaux de bisons qui furent exterminés. Ce montage d’archives s’achève par une citation du rapport de la Commission de vérité et de réconciliation de 2015 : « Plus de 6000 enfants sont morts [pendant leur séjour dans les pensionnats]… Leurs corps n’ont pas tous été retournés à leurs familles. Beaucoup ont été enterrés dans des tombes anonymes. »

Paul Klee - La collection Berggruen du Metropolitan Museum of Art

Au MBAC, à Ottawa, jusqu’au 17 mars.