Besoin de vélo

Photo: Jacques Grenier

Le titre n'est pas de nous. Il est repiqué du petit livre de l'écrivain Paul Fournel, publié au Seuil en 2001. Qui mérite d'être cité un peu, bien que citer ne rende pas justice : « Le vélo est un coup de génie. Le jour du XIXe siècle où Michaux lui a donné une chaîne et des pédales, il avait pratiquement atteint sa forme finale. Depuis, on raffine les matériaux, on s'acharne aux nuances, mais le fond de la machine est le même. »

Bien vu. Aussi le Musée du Château Ramesay, situé dans le Vieux-Montréal à deux pas de l'hôtel de ville, présente-t-il jusqu'au 12 septembre une exposition assez inédite qui plairait à ce monsieur. L'événement marque le vingtième anniversaire du Tour de l'île. Réunissant une centaine d'objets, dont quelques beaux vélocipèdes, l'expo a ceci de particulier qu'elle décrit la trajectoire sociale, plutôt que technique, de l'évolution du vélo à Montréal. Initiative réussie au demeurant, quoique plusieurs trouveront sans doute qu'on en fait le tour un peu trop vite.

À Montréal, où le sport cycliste a joué dans l'histoire une importance qu'on n'imagine pas, on a « besoin de vélo » depuis le milieu du XIXe siècle. La première bicyclette apparaît dans nos rues dans les années 1860, une cinquantaine d'années après la naissance à Paris de ce qui est considéré comme le vélo originel, appelé la draisienne, une bête sans pédales où le conducteur roulait en poussant sur le sol avec les pieds.

Le partage de la route

L'arrivée de la chose embête immédiatement les piétons et effraie les chevaux, ce qui crée — déjà ! — des conflits de partage de la route et conduit les autorités municipales à adopter les premiers règlements. Pouvaient-elles savoir que, 150 ans plus tard, le cycliste montréalais n'aurait à peu près rien perdu de sa tendance, disons naturelle, à ignorer les règles ?

Le vélo fut au départ une activité élitiste qui mit un certain temps à se « démocratiser ». Comment se payer en effet une bicyclette de 150 $ avec un salaire horaire de dix cents ? Les prix se mettront à chuter au début du XXe siècle. Encore que l'engouement est tel à l'époque qu'on met sur pied une école de « vélocipédie » où l'on peut pédaler pour 40 cents l'heure (le musée a d'ailleurs installé un vélocipède d'essai que le visiteur pourra enfourcher).

Naît en 1878 le Montreal Bicycle Club, qui a l'honneur d'être le premier club cycliste en Amérique du Nord. Rien de moins. À la toute fin du siècle, la venue à Montréal des championnats internationaux de compétition cycliste, le World's Meet, réunissant une centaine de cyclistes d'Amérique du Nord, d'Europe et d'Afrique du Sud, remporte un succès populaire qu'il n'avait pas obtenu ailleurs auparavant.

L'attrait du vélo gagne aussi les femmes. Non sans faire scandale. L'idée que le désir cycliste se mette à les habiter trouble les bien-pensants. Ces pionnières dérangent : elles bousculent les rôles sociaux et donnent à voir une image suante de la femme que plusieurs jugent irrecevable. Tel est le puritanisme que, devant la possibilité que leur plaisir ne soit pas que sportif, des selles spéciales sont fabriquées pour chasser les effets secondaires.

Objet de loisir, la bicyclette commence à jouer dans l'entre-deux-guerres un rôle utilitaire en devenant outil de travail et moyen de transport des ouvriers. Suit, à partir de la Deuxième Guerre mondiale, un certain essoufflement provoqué par l'épidémie automobile.

La suite, on la connaît bien : c'est la petite révolution du bike boom qui se produit dans les années 70, stimulée par la crise du pétrole et le lent dégel de nos consciences environnementales.

De la bicyclette rouge CCM aux « poignées mustang » et du « 10 vitesses » Peugeot au vélo de montagne Specialized, que la route est longue et que le temps passe vite... Aujourd'hui, 80 % de la fabrication de bicyclettes au Canada s'effectue au Québec — une situation à laquelle n'est pas étrangère la communauté italienne — et pratiquement tous les Québécois (5,5 millions, disent les statistiques) font du vélo.

Ils descendront massivement dans les rues au cours des prochaines semaines : ils seront 3000 à participer au premier Défi métropolitain, le samedi 29 mai ; 6000 à pédaler le lendemain dans le cadre du Tour de l'île des enfants ; et 30 0000, le dimanche suivant, à célébrer le 20e Tour de l'île.

Musée du Château Ramezay, 280, rue Notre-Dame Est, Vieux-Montréal

www.chateauramezay.qc.ca