Visite au pied des murs

L’artiste Martin Bureau a érigé des reproductions de portions des murs qui séparent les frontières entre les États-Unis et le Mexique, entre Israël et la Palestine, ainsi qu’entre Belfast et l’Irlande du Nord.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’artiste Martin Bureau a érigé des reproductions de portions des murs qui séparent les frontières entre les États-Unis et le Mexique, entre Israël et la Palestine, ainsi qu’entre Belfast et l’Irlande du Nord.

Alors que le débat autour du mur entre les États-Unis et le Mexique paralyse le gouvernement Trump, le documentariste et artiste en arts visuels Martin Bureau invite le public à s’approcher de la réalité de quelques-uns de ces murs frontaliers. Son exposition multidisciplinaire Les murs du désordre prend l’affiche ces jours-ci à la Cinémathèque de Montréal.

L’artiste a érigé des reproductions de portions des murs qui séparent les frontières entre les États-Unis et le Mexique, entre Israël et la Palestine, ainsi qu’entre Belfast et l’Irlande du Nord. Posté devant ces reproductions, le visiteur peut voir des images qui ont été tournées sur les lieux et entendre de courts extraits d’interviews de commentateurs locaux. L’installation produit également une série de sons qui recréent l’atmosphère de l’environnement de ces murs. Les scènes projetées sur les murs ont été tournées aux États-Unis, en Israël et à Belfast. À travers un petit judas qui perce le mur, on peut apercevoir un peu de la vie qui se déroule de l’autre côté : des jeunes qui jouent au soccer au Mexique, un jeune Palestinien qui joue au ballon, des protestants qui ont érigé le bûcher d’un « bonfire », ce feu qui célèbre tous les ans la victoire de Guillaume III d’Orange sur le roi catholique Jacques II en 1690.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Vue de l'exposition «Les murs du désordre» à la Cinémathèque de Montréal

Certains commentaires exprimés par les commentateurs sont éloquents. « D’un point de vue stratégique, les murs sont inutiles. Ils sont là pour que les politiciens puissent dire qu’ils les ont construits. Pas pour la sécurité publique ou nationale », dit Scott Nicols, artiste visuel et activiste américain. Dans le lot, on n’entendra pas de commentaires favorables à quelque mur que ce soit. Selon Élizabeth Vallet, de la Chaire Raoul-Dandurand et chroniqueuse au Devoir, qui a participé au projet, il est rare de trouver des citoyens qui vivent près des murs favorables à ceux-ci. « Ils voient les problèmes que ça crée », dit-elle. Ces communautés ont en effet souvent développé des contacts et des échanges transfrontaliers au fil des années. Ce sont ces communautés qui sont affectées par les murs qui les séparent.

Du « théâtre politique »

« En Israël, les gens sont pour le mur », précise cependant Martin Bureau. Pour lui, l’érection d’un mur se résume à faire du « théâtre politique », avec une seule valeur symbolique, sans impact réel. Pour Élisabeth Vallet, les murs frontaliers n’éliminent aucun trafic ni circulation humaine entre les pays, ils ne font que les retarder. Ce qui ne justifie pas, selon elle, l’argent investi dans leur construction ou dans la sécurité frontalière. Par exemple, les 20 000 agents qui surveillent la frontière américano-mexicaine ne font pas plus d’une intervention par semaine, dit-elle, et le ratio entre le nombre d’agents affectés à la frontière et le nombre de migrants qui passent illégalement la frontière ne cesse de s’inverser. Selon elle, le président américain Donald Trump insiste pour construire le mur essentiellement à des fins électoralistes, en misant sur la peur des citoyens américains.

Apprend-on aux enfants à haïr ? Leur dit-on que les méchants sont de l’autre côté du mur et que nous sommes les bons ? C’est généralement le cas dans ce conflit. Chaque côté se prend pour la victime et voit l’autre comme l’agresseur. Tout est noir ou blanc, sans nuances.

À Belfast, ce sont 99 murs qui ont été érigés au fil des ans pour séparer les diverses communautés. « Les barrières sont restées, ont été rehaussées et se sont même multipliées, notamment après la signature de l’accord de paix du Vendredi saint en 1998 », lit-on dans le texte qui servira de base à une websérie que Martin Bureau mettra en ligne sur son site le 21 février.

« Ironiquement, en Irlande du Nord, nous voulons abattre le nôtre après 50 ans. Nous luttons contre la ségrégation physique », dit Jonny Byrne, de l’Institut de recherche en sciences sociales de l’Université d’Ulster-Belfast. L’Irlande du Nord est très divisée, poursuit-il. « Des barrières séparent les communautés : verts et oranges, catholiques et protestants, unionistes, nationalistes, loyalistes et républicains. On y voyait une réponse à la violence et au désordre. D’un point de vue strict, elles ont rempli leur fonction : séparer les communautés et créer un sentiment de sécurité. »

Autour du mur qui oppose Israël et la Palestine, on sent que deux visions s’affrontent et que l’incompréhension persiste. « Apprend-on aux enfants à haïr ? Leur dit-on que les méchants sont de l’autre côté du mur et que nous sommes les bons ? C’est généralement le cas dans ce conflit. Chaque côté se prend pour la victime et voit l’autre comme l’agresseur. Tout est noir ou blanc, sans nuances », dit un intervenant palestinien dans le petit enregistrement qui accompagne la vidéo sur la Palestine. « Nous construisons beaucoup de barrières ici, mais celles qui nous empêchent vraiment de voir la réalité, de reconnaître ce qui arrive, sont dans nos esprits. »