Le mystère du portrait de Jeanne Mance

Depuis plus d’un siècle, cette œuvre a sans cesse été reproduite comme une représentation plausible des traits de Jeanne Mance.
Photo: Collection des Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph de Montréal Depuis plus d’un siècle, cette œuvre a sans cesse été reproduite comme une représentation plausible des traits de Jeanne Mance.

Le tableautin censé représenter Jeanne Mance qui trône au milieu de l’exposition consacrée à la fondatrice de Montréal au Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu est une représentation imaginaire d’une des figures clés de la fondation de Montréal, en 1642. Si de nombreuses personnes crurent qu’il s’agissait d’une oeuvre à tout le moins inspirée d’une représentation d’époque, un étudiant à la maîtrise en linguistique de l’Université de Sherbrooke, Gabriel Martin, apporte un nouvel éclairage en levant le voile sur celui qui l’a réalisée.

Depuis plus d’un siècle, cette petite oeuvre à la facture assez fruste a sans cesse été reproduite comme une représentation plausible des traits de la fondatrice de l’Hôtel-Dieu aux premiers temps de la colonie. On n’en compte plus les usages. Même les postes canadiennes ont utilisé cette représentation pour rendre hommage à Jeanne Mance.

Le tableau a été acquis par les religieuses de l’Hôtel-Dieu aux environs de 1870, explique Gabriel Martin à la lumière de ses recherches. Il a un temps été présenté comme authentique, bien que sa provenance et sa facture jettent d’emblée beaucoup d’ombres sur cette prétention.

Biographe de Jeanne Mance, l’historienne et bibliothécaire Marie-Claire Daveluy écrivait, dans les années 1950, que toutes « les investigations tentées autour de ce portrait, soit au Canada, soit en France, sont demeurées vaines jusqu’ici ». Trente ans plus tard, un spécialiste de l’iconographie, Denis Martin, concluait de même : « Aucun indice n’établit clairement l’origine du portrait. »

Sur ce tableau, en bas à droite, on trouve pourtant une signature : L. Dugardin. On a parfois pensé qu’il s’agissait de la portraitiste Louise Dujardin, mais personne n’était parvenu jusqu’ici à identifier avec certitude l’artiste. Pourtant, affirme Gabriel Martin, lequel travaille à la rédaction d’un Petit dictionnaire des grandes Québécoises d’hier et d’aujourd’hui, la réponse de l’énigme se trouve tout bonnement contenue dans un sceau au dos du tableau. Ce sceau rouge indique un lieu : 9, rue de Rochechouard, un immeuble du IXe arrondissement de Paris.

Cette adresse, montre Gabriel Martin, était occupée à l’époque par la Société de reproduction artistique. L’entreprise avait été créée par un certain Louis Ernest Dugardin. Tel est le nom de ce peintre de peu à qui l’on doit les traits de cette Mance de pure composition.

Ce Louis Dugardin a aujourd’hui sombré dans un oubli dont il n’était à vrai dire jamais tout à fait sorti. Dans les périodiques du temps, pour vivre, ce peintre en gros et au détail publie des bons de commande pour ses oeuvres de commande.

Mais qui était la Mance qui lui servit peut-être de modèle ? Peut-être une simple inconnue de Paris figurant sur une photographie…

À l’enseigne de son commerce de peintre populaire, Louis Ernest Dugardin rehausse en tout cas souvent de couleurs le travail des photographes, une pratique alors très prisée.

« Je serais curieux de voir le résultat d’une analyse aux rayons X réalisée sur cette huile », dit Gabriel Marin en entrevue au Devoir. Selon lui, il y a fort à parier qu’on trouverait, derrière les couleurs fragiles, une image photographique. Dugardin produisait beaucoup de portraits de cette manière pour satisfaire une clientèle empressée de conjuguer son imagination avec la réalité d’une peinture.

Tant et bien qu’il n’est pas interdit de penser que l’image supposée de Jeanne Mance, une des premières Montréalistes, est en vérité le simple calque d’une Parisienne du XIXe siècle.

D’autres cas

Ce faux portrait de Jeanne Mance n’est pas la première image d’un inconnu abusivement projetée dans la conscience populaire comme celle d’une authentique figure historique.

Le cas de Samuel de Champlain est à cet égard éclairant. Plusieurs des portraits supposés de Samuel de Champlain, dont il n’existe aucune image d’époque connue, sont en fait inspirés d’une gravure du XVIIe siècle. Celui qu’on veut bien prendre pour Champlain a bel et bien existé. Il s’agit d’un financier réputé véreux, Michel Particelli d’Émery, lequel se trouvait au service du roi à titre de responsable des finances et qui, à la suite de quelques affaires douteuses, échappa de peu à la pendaison à Lyon.

Le peintre Théophile Hamel (1817-1870), spécialiste des figures historiques, a réalisé un portrait de Champlain vers 1862 qui reprend trait pour trait une gravure de Particelli d’Émery, cet homme qu’une dame de la reine qualifiait tout bonnement de « gros pourceau spirituel et vicieux ».

À Hamel, on doit par ailleurs un portrait de Jacques Cartier qui n’a cessé d’être repris. Or cette représentation ne s’enracine pas davantage dans la réalité, puisqu’aucune figure de Cartier d’époque n’est parvenue jusqu’à nous. Dans l’oeil de l’histoire, l’image se joue parfois de la raison.