Tout Barbeau au MNBAQ

Posthume, la rétrospective se veut donc une réparation devant l’omission ainsi admise, ce que la commissaire Ève-Lyne Beaudry accomplit avec brio.
Photo: Idra Labrie MNBAQ Posthume, la rétrospective se veut donc une réparation devant l’omission ainsi admise, ce que la commissaire Ève-Lyne Beaudry accomplit avec brio.

Plus que la rétrospective qu’elle fait de la carrière de l’artiste — au demeurant, fort bien —, l’exposition Marcel Barbeau. En mouvement dévoile en marge certains poncifs de l’histoire de l’art. Cette toute première exposition majeure à faire la synthèse d’un parcours s’étirant sur 70 ans, de la fin des années 1940 à 2013, arrive sur le tard, admet le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) ; l’éclectisme de la production et les avancées par à-coups de l’artiste, mort en 2016, ont jusqu’ici donné du mal à l’histoire de l’art.

Posthume, la rétrospective se veut donc une réparation devant l’omission ainsi admise, ce que la commissaire Ève-Lyne Beaudry accomplit avec brio. La conservatrice de l’art contemporain fait apparaître ce qui semblait faire défaut, un fil conducteur reliant une pratique profuse, ici présentée en un tout cohérent, à la faveur du recul offert par le temps et d’un thème unificateur faisant de Barbeau, signataire du Refus global, une figure « En mouvement ». L’exposition est le récit d’une œuvre dont une telle lecture est pour la première fois proposée.

Photo: Succession Marcel Barbeau / Ian Lefebvre Marcel Barbeau, «Rosier-feuilles», 1946

La démonstration demeure de ce fait classique pour adopter une progression chronologique qui présente les périodes une à une, réévaluant leur apport à l’histoire vis-à-vis d’autres artistes qui ont pu faire de l’ombre à Barbeau. Sous cet angle, il a été un touche-à-tout par choix, ce qui fait de lui un « défricheur » plutôt qu’un artiste dénué de style propre. L’exposition raconte comment il a été un précurseur parmi les avant-gardes des années 1940, avec ses premières abstractions gestuelles et ses compositions en all-over, fort novatrices pour l’époque. Ces dernières ont cependant été vertement critiquées par Paul-Émile Borduas, son père spirituel, poussant Barbeau à presque toutes les détruire.

De période en période

Aussi, l’exposition s’ouvre sur les années 1940, aux côtés de Borduas à l’École du meuble d’abord et dans l’entourage des autres automatismes, période intense d’incubation comme d’éclosion. Ancrée dans l’« automatisme surrationnel » inspiré des surréalistes européens, la gestualité s’accomplit, libérée, sur les surfaces, puis s’incarne par diverses expérimentations : découpage aléatoire, grattage de la matière et taches scandées à la spatule.

Les années 1950 font place aux traits qui donnent lieu à des œuvres plus graphiques, habitées d’une rythmique indéniable, entre autres suscitée par la découverte de la musique de Karlheinz Stockhausen. Comme chez les avant-gardes historiques du début du XXe siècle, le langage abstrait favorise les ponts entre les disciplines et rend possibles des alliances nouvelles. Pour Barbeau, la musique et la danse joueront des rôles prévalents, comme dans les grandes peintures exécutées devant public dans les années 1970 qui font renouer l’artiste avec la gestualité automatiste. Les exemples intégrés à l’exposition attestent que l’intérêt de cette production se situait davantage dans l’action même qui les a produits. En témoignant des extraits de performances filmées révélant un peintre-danseur que se plaît d’ailleurs à louanger l’artiste Rober Racine dans le catalogue, un outil irréprochable.

 
Photo: Archives Fondation Marcel Barbeau. © Succession Marcel Barbeau Ninon Gauthier, photographe. Performance May First, Art Gallery of Ontario, Toronto, mai 1977.

Les œuvres au milieu de l’exposition, qui correspondent aux années 1960 et aux premières reconnaissances internationales, apparaissent comme les plus solides avec leur composition audacieuse, issue d’une épuration formelle efficace qui va donner lieu aux peintures cinétiques. Comme pour les autres périodes, cette production ne dure que le temps d’un sursaut puisque l’artiste en recherche épouse ensuite d’autres formes, toutes attentives aux manifestations du mouvement, jusque dans les supports chantournés, des tableaux-objets et les « Anaconstructions » des années 2000, situées à la fin du parcours qui se caractérise par son amplitude.

L’espace réservé à cette production est généreux et fait entrer en résonance les tableaux aux découpes géométriques irrégulières traitées en aplat avec des sculptures en acier peint aux larges plans ouverts, des formes qui s’élancent. Le MNBAQ présente d’ailleurs sur son parvis une œuvre inédite de 1990 réalisée en 2018. Le geste s’inscrit dans une visée de réactivation du travail de Barbeau qui vient de concert avec celui de la réhabilitation de sa place dans l’histoire. Les toutes dernières œuvres incluses dans la rétrospective rejoignent quant à elles davantage le regard personnel de Ninon Gauthier, veuve de l’artiste, et, à ce jour, celle qui, en tant qu’historienne de l’art, a le plus ardemment défendu son travail. Son texte dans le catalogue revendique cette intimité qui fait de cette rétrospective une opération aussi sentimentale que raisonnée.

Fernand Leduc, en lumière

L'année 2018 tire à sa fin; année pendant laquelle furent diversement soulignés les 70 ans du Refus global. Parmi les expositions en phase avec cet anniversaire, il faut compter les rétrospectives majeures consacrées respectivement à Françoise Sullivan, au Musée d’art contemporain de Montréal, et à Barbeau, tous deux du célèbre manifeste. Autre signataire, Fernand Leduc a aussi eu droit à sa vitrine dans une exposition remarquable, mais injustement ignorée en ces pages. Loin de l’exercice de la rétrospective, l’exposition chez Catalogue, dans l’édifice Belgo, rappelait néanmoins avec force le grand coloriste qu’était Leduc, un artiste épris de lumière. Avec doigté et sa vision personnelle, le mécène Pierre Bourgie a rapproché des toiles du peintre avec les mots de Nicolas de Staël et une Annonciation de la Renaissance, une combinaison d’un grand raffinement qui faisait chavirer le cœur et l’esprit.

Marcel Barbeau − En mouvement

Au Musée national des beaux-arts du Québec, 179, Grande-Allée Ouest, Québec, jusqu’au 6 janvier.