L'artiste Daniel Corbeil devant l'inévitable

L’habitacle-vaisseau conçu par Daniel Corbeil serait le prototype le plus abouti jusqu’à ce jour pour vivre et se déplacer en autarcie.
Photo: Guy L'Heureux L’habitacle-vaisseau conçu par Daniel Corbeil serait le prototype le plus abouti jusqu’à ce jour pour vivre et se déplacer en autarcie.

« Habitation ou une serre ? » La question est de mise, inévitable même. En quoi consiste, en effet, cette structure qui se visite de l’intérieur au centre de la salle Alfred-Pellan de la Maison des arts de Laval ? Des plantes y poussent, mobilier et livres s’y trouvent et un semblant de vie y est palpable.

L’interrogation, lisible sur une des feuilles affichées sur les murs de la salle d’exposition, vient de la main même de Daniel Corbeil, l’artiste derrière ce projet. Elle est partie prenante à la fois du processus de création et de l’énigmatique récit qui se présente à nous. En soi, ces quelques mots sont une synthèse de l’exposition Module de survie : une écofiction.

Depuis vingt ans, Daniel Corbeil joue sur de telles ambiguïtés. Son art se situe aux confins de la science, de l’utilitaire et d’une utopie pas si déjantée. Réalistes à plusieurs égards, ses projets, à l’instar de celui de l’exposition en cours, sont portés par des enjeux qui dépassent la sphère artistique.

Photo: Guy L'Heureux

Le thème de la survie et celui du potentiel échec de la vie sur une planète de plus en plus polluée sont au coeur de la pratique multidisciplinaire de cet artiste — sculpture, dessin, photographie font partie de ces principaux moyens d’expression. Tel un scientifique, il suit des protocoles et travaille avec des matières vivantes (ici des plantes). Tel un auteur de science-fiction ou d’oeuvres d’anticipation, il fait dans la projection. Fumiste ou pas, ça importe peu.

Auteur déjà dans le passé d’engins sinon habitables, véhiculaires (Avion ultraléger, 1994, par exemple), Daniel Corbeil propose dans cette nouvelle « écofiction » une structure aux multiples fonctions. L’habitacle-vaisseau de taille réelle qui prend place au coeur de la salle serait le prototype le plus abouti jusqu’à ce jour, ou le « module no 3 », pour y vivre et s’y déplacer en autarcie.

Plusieurs échelles

Plusieurs éléments dispersés ici et là révèlent qu’on est devant une mise en scène, ou un spectacle d’objets, et non devant un ensemble bientôt sur le marché. Le casque d’un scaphandre, ainsi, n’a ni queue ni tête — il s’agit d’un globe opaque et lisse sur toute la surface. Les croquis du projet Arius (2007) font davantage penser à un accessoire pour une performance de François Morelli qu’à un habit à utiliser en chute libre.

Et puis il y a des représentations miniatures d’un monde désertique, laissés au pied du module central. Chez Corbeil, le réel et l’imaginé, le sérieux et le ludique se côtoient en toute familiarité, sans égard pour les changements d’échelle.

L’artiste natif de l’Abitibi, aujourd’hui professeur au Cégep du Vieux Montréal, s’affiche sans prétention, s’abreuve volontiers à diverses sources. Les livres placés soigneusement à l’intérieur du module comme à l’extérieur évoquent tant l’impossible (Utopia Forever : Visions of Architecture and Urbanism) que le vérifiable (Prefab Houses). Il y a là un appel pour une architecture plus organique et à échelle humaine, peut-être extravagante dans ses formes, mais plus écoresponsable.

Qu’il soit un vrai scientifique ou qu’il joue un personnage de fiction, Daniel Corbeil ne lésine pas sur les détails de ses travaux. Tout ce qui est exposé sur les murs — photos, dessins, devis, écrits ou textes de référence, dont un vrai article du collègue du Devoir Alexandre Shields —, sert autant le processus de fabrication du module que l’utopie derrière lui.

Reste que l’enjeu, peu importe comment on interprète l’exposition, demeure alarmant : « Quinze ans pour freiner le réchauffement climatique », avance la coupure de presse. La machine de Corbeil n’est peut-être pas si futuriste.

Alors, habitation ou serre ? Maquette sans avenir ou laboratoire probant ? Un peu des deux, peut-être.

À noter que l’artiste a fait l’objet d’une imposante monographie, lancée en 2017 en complément de l’expo Module de survie : une écofiction, alors que celle-ci était à l’affiche du MA, musée d’art à Rouyn-Noranda.

Module de survie : une écofiction

De Daniel Corbeil. À la Maison des arts de Laval, 1395, boulevard Le Corbusier Ouest, jusqu’au 3 février.