«Absence/Hyper-Atlas»: prisonnier de la Toile

Amy Schissel, «New World Order», 2017
Photo: Galerie Patrick Mikhail Amy Schissel, «New World Order», 2017

Installée sur le boulevard Saint-Laurent depuis mars 2018, la galerie Patrick Mikhail présente ces jours-ci deux expositions qui traitent des liens entre humanité et nouvelles technologies. Ces dernières ont-elles changé profondément notre rapport au travail et au monde en général, comme le prétend le cliché dans le discours dominant ? Sont-elles responsables de l’aliénation de nos êtres ?

En parallèle à son expo Landing Sites, à l’affiche ces jours-ci chez Dazibao (jusqu’au 26 janvier), Thomas Kneubühler expose chez Patrick Mikhail une série de photos réalisées en 2001. Intitulée Absence, elle donne à voir des portraits d’individus qui semblent totalement absorbés par quelque chose qui est hors du champ de l’image. Ces visages sont en fait ceux de travailleurs regardant, comme envoûtés, leur écran d’ordinateur.

Photo: Thomas Kneubühler Image tirée de la série Absence (2001) de Thomas Kneubühler

Alors que nous avons tendance à critiquer le manque de concentration de nos contemporains, leur besoin de papillonner, voilà des images qui paradoxalement attirent notre désapprobation. Ces individus ne sont-ils pas attentifs à ce qu’ils font ? Il faut dire que la technologie semble de nos jours perçue comme une drogue qui prend possession de nos corps et nous rend absents à notre propre existence… N’est-ce pas là le cœur du débat ? C’est loin d’être sûr…
Ces images pointent vers un hors-cadre qui dépasse la question technologique. Elles nous signalent une omission dans cette vision du monde. Elles nous appellent à réfléchir au contexte social du travail, à la précarité des emplois, à l’augmentation non comptabilisée des heures travaillées, à la croissance du nombre d’épuisements professionnels et de dépressions qui y sont liées… La technologie, dans ce contexte, n’est qu’un outil de plus pour aborder cette aliénation de l’individu par les systèmes économiques qui n’en finissent plus de faire pression sur les travailleurs afin qu’ils produisent toujours plus.

Le pouvoir de son réseau

Toujours à la galerie Patrick Mikhail, dans les deux premières salles, l’artiste Amy Schissel a installé des dessins qui font penser aux réseaux que réalisait le dessinateur Mark Lombardi (1951-2000) à propos de collusions souterraines entre des instances du pouvoir, des compagnies et des organisations criminelles, liant par exemple le Vatican à la mafia, la famille Bush et la CIA à Ben Laden…

Même si cela peut sembler presque impossible, Schissel élargit le débat. Elle donne à voir un monde dominé par un réseau, une constellation qui n’a rien de lumineux. Comme si une menace liée au monde de l’informatique planait sur le monde. Dans ses Post Digital Landscapes et dans ses Gateways (série faisant référence aux passerelles entre réseaux informatiques), les références se dessinent. Cela prend des proportions gigantesques avec Hyper Atlas, sorte d’immense carte du monde de 90 pieds de long.

Schissel utilise les moyens traditionnels de l’acrylique, de l’encre et du graphite sur papier pour incarner les systèmes nouveaux, les réseaux, mais aussi les nuages informatiques. Cela évoquera en miroir le travail de Georg Nees (1926-2016), pionnier de l’art numérique dans les années 1960, qui utilisa l’informatique pour créer des motifs ayant des allures d’œuvres d’art.

À l’heure où des systèmes comme Facebook sont accusés de vendre à des compagnies et des intérêts politiques des données qu’ils possèdent sur leurs usagers, où des compagnies de téléphone comme Huawei sont soupçonnées de relayer au gouvernement chinois des infos sur les citoyens, on peut être en droit de devenir très suspicieux. N’allons pourtant pas croire qu’auparavant il n’y avait pas de régime de surveillance des citoyens… Avant, nous avions les curés, les lois et même la police qui s’immisçaient moralement jusque dans les chambres à coucher.

Nous semblions un peu libérés de ces formes d’aliénation. Il faudra recommencer encore une fois la lutte. Mais il faudra surtout arrêter de croire que la technologie est un progrès ou une régression en soi. Il faudra réaffirmer comment la technologie est un outil qui dépend des valeurs que la société souhaite incarner.

Absence/Hyper-Atlas

De Thomas Kneubühler, jusqu’au 19 janvier/D’Amy Schissel, jusqu’au 31 décembre, à la galerie Patrick Mikhail