Les formes déguisées du pouvoir

Jasmina Cibic, «Tear Down and Rebuild» (extrait de production), 2015
Photo: Ivan Petrovic Jasmina Cibic, «Tear Down and Rebuild» (extrait de production), 2015

L’idée de construire une identité nationale par son image, montrée au reste du monde, est toujours bien actuelle. Bien qu’elle ne semble jamais être autant traitée en programme que dans les régimes répressifs, en guise de propagande interne et extérieure au pays, elle œuvre également ailleurs et bien souvent à l’insu des populations. Les expositions universelles et autres productions culturelles nationales en sont la preuve, sous les dehors édifiants de l’art et du progrès. L’artiste slovène Jasmina Cibic en fait son sujet de prédilection, qu’elle explore de manière spécifique à la DHC/ART, où elle croise l’histoire de la Yougoslavie avec celle de son pavillon national à Expo 67 à Montréal.

Active depuis environ dix ans, l’artiste fut révélée à la Biennale de Venise en 2013 où elle représentait la Slovénie pour son pavillon national. L’installation immersive déployée en plusieurs salles interrogeait justement les stratégies mobilisées dans l’édification d’une identité nationale, qui s’incarnait entre autres dans le motif répété du scarabée, une icône nationale tombée en disgrâce en raison de son nom scientifique aux consonances gênantes, Anophthalmus hitleri.

C’est dans cette veine que s’engage la production présentée à la DHC/ART, qui se concentre sur la Yougoslavie sans aborder la période trouble post-Tito et du démembrement. L’artiste dévoile les formes déguisées du pouvoir en créant elle-même une exposition inspirée du concept allemand d’œuvre d’art totale, lequel visait la synthèse entre toutes les formes d’art. Elle montre ainsi le fonctionnement de la construction nationale lorsque l’État crée un contexte (architecture, discours et autres formes de représentation officielles) qui sert de cadre de référence en dehors duquel il n’y a pas de vérité possible. La théâtralité exacerbée du travail de Jasmina Cibic critique ce phénomène dont elle expose avec maîtrise les rouages complexes.

Architecture

Immersif, le parcours joue de séduction, mimant une stratégie à l’œuvre quand les États se présentent dans leurs meilleurs atours. L’artiste a marqué les deux édifices d’ambiances distinctes, l’une plus intimiste, voire domestique, l’autre plus conforme à l’esprit d’un espace public. L’architecture y est justement prise à partie, intégrée sous forme de maquette ou ayant servi de lieu de tournage pour trois des films présentés. Tear Down and Rebuild (2015), par exemple, a été tourné dans l’ancien palais de la Fédération à Belgrade, un magnifique édifice où quatre personnages féminins, des allégories — la conservationniste, la bâtisseuse de nation, l’artiste-architecte et la pragmatiste —, se donnent la repartie. Elles sont les interprètes de discours politiques historiques, de Thatcher, de Mussolini, de Tito et d’autres dirigeants, où résonnent des préoccupations autour du rôle de l’architecture, penchant tantôt pour la tabula rasamoderniste, tantôt pour la conservation des monuments anciens au nom de la tradition.

Les vêtements, bijoux, maquillages et coiffures parfaitement étudiés de ces femmes ventriloques contribuent à les imbriquer avec harmonie dans le décor de l’édifice, au demeurant somptueux. Cibic critique par la bande l’instrumentalisation des femmes et de leurs images dans le mythe national. Motifs et matières perçus dans le film donnent d’ailleurs le ton à l’installation, qui s’incarne notamment dans un lourd drapé de velours couvrant l’intégralité des murs du 451 de la rue Saint-Jean.

Motifs

La récurrence étourdissante des motifs décoratifs dans les œuvres de Cibic n’est pas anodine. Elle leur reconnaît un rôle clé sous l’innocence de leurs dehors. Dans l’histoire de l’architecture, il fallait pour les uns se débarrasser de la décoration et de l’ornementation (Loos) au profit de l’honnête structure, prélude au modernisme. Par leur abstraction, les motifs tendent aussi vers ce discours en proposant un nouveau langage universel, utopie moderniste s’il en est. C’est ce tiraillement qui semble intéresser l’artiste dans l’élection d’une image nationale qui serait composée de traditions locales et d’innovations unificatrices.

Dans cet esprit, The Fabric of Our Nation (2018) présente deux tapisseries dont la technique traditionnelle est toujours pratiquée par les femmes en Bosnie et qui font lire Statecraft et Stagecraft. Les samedis, des femmes viennent en broder les pourtours en chantant des slogans politiques sur des airs empruntés aux mélodies entendues dans les pavillons yougoslaves, est-il écrit dans l’opuscule par la commissaire Cheryl Sim. Leur performance atteste d’un processus toujours en cours qui revisite des éléments du passé dans un récit tourné vers l’avenir.

En plus de celle de Montréal, les participations de la Yougoslavie aux expositions universelles de Barcelone (1929) et de Bruxelles (1958) sont évoquées en de multiples références qui intègrent autant les réalisations concrètes que celles projetées, d’architecture bien sûr, mais aussi de musique, de danse et d’autres œuvres d’art. Commandé à l’artiste pour Montréal, État d’illusion (2018) est un film qui allégorise le pavillon yougoslave à Terre des hommes, fédération alors constituée de six républiques. Cette œuvre n’est cependant pas la plus convaincante des contributions de l’artiste et se perd un peu dans l’ensemble qui, par l’ampleur des références croisées, sur les plans politique, historique et culturel, nous sature au point de perdre de son mordant.

Everything That You Desire and Nothing That You Fear

Jasmina Cibic. À la DHC/ART, Fondation pour l’art contemporain, 451 et 465, rue Saint-Jean, Montréal, jusqu’au 3 mars 2019.